31e édition 2026 – Frontière(s)

Mimi

de Lolita Leblanc
Photographe: Sonia Boudreau

De son rétroviseur, Simone observe sa fille qui discute. Elle est seule sur la banquette arrière, pourtant la mère sait parfaitement avec qui elle parle : Mimi.

Elle écoute sans bouger, le cœur serré. La voix d’Élise est douce, presque confidentielle, comme si elle répondait à quelqu’un assis juste à côté d’elle. Une présence invisible, mais bien réelle pour l’enfant.

Puis, la petite se met à fredonner une comptine. Une comptine que Simone n’a pas entendue depuis plus de trente ans. Le son la transperce, brutal, comme un souvenir qu’on arrache à la terre.

— Élise… qui t’a montré ça?

— Mimi. Elle dit que tu la chantais tout le temps quand t’étais petite.

Simone serre le volant. Elle n’a jamais chanté cette comptine à sa fille. Jamais. Elle tente de se raisonner : les enfants inventent, ils mélangent des souvenirs, ils entendent des choses à l’école. Mais cette comptine-là… personne ne la connaît. Personne sauf elle.

Et parfois, Élise dit des choses qui glacent.

— Mimi dit que tu dors mal depuis trois nuits.

Simone se fige.

— Comment elle sait ça?

— Elle te regarde. Tout le temps.

Un frisson remonte le long de la colonne vertébrale de Simone. Elle se répète que ce n’est rien. Que c’est normal. Que c’est juste un jeu. Mais quelque chose, dans la voix d’Élise, sonne trop précis. Trop adulte.

Dans le rétroviseur, le visage de la petite change. Il devient sérieux. Trop sérieux.

— Non, Mimi, je veux pas…

— …

— Mais j’ai peur.

— …

— D’accord… si tu restes avec moi.

Simone n’en peut plus.

— Élise, ça va?

La petite essuie ses yeux.

— Mimi dit que je dois être courageuse.

— Courageuse pour quoi?

— Pour ce qui s’en vient.

Simone tourne la tête vers sa fille, inquiète.

— Maman! Attention!

Un camion surgit d’une intersection. Simone appuie sur les freins, mais la route glacée transforme la voiture en projectile. Elle ferme les yeux, certaine de l’impact.

Mais rien.

Quand Simone les rouvre, la voiture est immobile. À quelques centimètres du camion. Elle tremble. Elle n’a aucun souvenir d’avoir tourné le volant.

— C’est Mimi, dit Élise. Elle a dit que tu n’étais pas prête. Alors elle l’a fait pour toi.

Simone se retourne, livide.

— Élise… arrête. Ce n’est pas drôle.

— C’est pas une blague. Elle te protège. Comme toujours.

Le soir, Simone raconte tout à son mari. Il rit nerveusement.

— Tu étais sous le choc. Tu as réagi sans t’en rendre compte.

— Et Élise? Comment elle aurait su?

— Elle invente. C’est normal.

Mais Simone ne dort pas. Elle repense à la comptine. Au camion. À la voix tremblante d’Élise. À ce regard fixé sur le vide. À cette sensation d’être observée.

Quelque chose lui échappe. Quelque chose d’immense.

Quelques jours plus tard, Élise tombe malade. Fièvre, frissons, cauchemars. Elle murmure dans son sommeil :

— Mimi… reste… reste avec moi…

Simone veille, impuissante. La chambre semble plus froide que le reste de la maison. Comme si l’air y était plus dense, chargé d’une présence qu’elle ne voit pas.

Soudain, Élise ouvre les yeux.

— Maman… Mimi dit que tu dois ouvrir la boîte.

Simone se fige.

— Quelle boîte?

— Celle dans ton armoire. Celle que t’as jamais ouverte.

Le cœur de Simone se serre. Il n’y a qu’une seule boîte dans cette armoire. Une boîte que sa mère lui avait laissée avant de mourir. Elle n’en a jamais parlé à personne.

— Pourquoi?

— Mimi dit que tu comprendras.

Simone traverse le couloir. L’armoire grince. La boîte est là, intacte, couverte de poussière. Elle hésite. Puis l’ouvre.

Une photo. Sa mère, souriante, tenant un bébé : elle-même.

Et derrière, une lettre.

Si un jour tu doutes, si un jour tu as peur, sache que je resterai près de toi. Et près de ta fille. Je veillerai sur elle comme j’ai veillé sur toi. Même si tu ne me vois pas.

Simone relit la lettre. Ses mains tremblent. Elle sent quelque chose se fissurer en elle : une certitude ancienne, un refus obstiné de croire à ce qu’elle ressent depuis des jours.

Elle retourne dans la chambre d’Élise.

La petite dort paisiblement. Sa fièvre est tombée.

Et, dans le coin de la pièce, là où Élise regarde toujours, Simone sent… quelque chose.

Pas une ombre. Pas une silhouette.

Une présence. Une chaleur. Une attention. Comme une main posée sur son épaule, légère mais ferme.

Elle murmure :

— Maman…?

Un souffle traverse la pièce. Les rideaux frémissent. Une odeur de lavande — l’odeur préférée de sa mère — emplit l’air.

Simone porte une main à sa bouche. Elle comprend. Elle accepte.

Le lendemain matin, Élise se réveille, sourit.

— Tu vois, maman? Mimi existe vraiment.

— Et pourquoi tu l’appelles Mimi?

— Quand j’étais petite, j’arrivais pas à dire Mamie. Alors Mimi est resté.

Simone sourit. Mais quelque chose, dans la voix d’Élise, la retient. Une nuance. Une gravité.

— Elle dit que maintenant… c’est ton tour.

Simone se fige.

— Mon tour de quoi?

Élise regarde le coin de la pièce. Son sourire disparaît.

— De veiller.

La chambre semble soudain plus vaste. Comme si un espace invisible venait de s’ouvrir. L’air se densifie. Simone sent une pression contre sa peau, comme une main qui la pousse doucement vers l’avant.

— Élise… qu’est-ce que Mimi t’a dit exactement?

La petite hésite. Ses yeux brillent.

— Que la frontière s’ouvre toujours pour quelqu’un. Et que cette fois… c’est toi qui dois passer.

Simone sent son cœur s’arrêter une seconde. Elle regarde sa fille, puis le coin de la pièce. La chaleur est revenue. Plus forte. Plus enveloppante. Une attente.

Simone ferme les yeux et franchit le seuil.

Quand elle les rouvre, Élise n’est plus dans son lit.

La chambre est vide.

Une voix d’enfant murmure derrière elle :

— Maman… tu m’entends enfin?

Simone se retourne.

Élise est là, mais translucide, éclairée de l’intérieur.

— Mimi dit que c’est toi qui es partie, maman. Pas moi.

Et Simone comprend : le camion, la glace, le silence après le choc.

Ce n’était pas la voiture qui avait été sauvée.

C’était Élise.

Lolita Leblanc, autrice

Lauréate – catégorie Professionnelle avec Mimi
Native de Montréal, Lolita Leblanc est l’aînée d’une famille de quatre enfants. Depuis ses trois ans, elle habite la belle région du Saguenay. Selon ses dires, la lecture fut et restera le plus beau cadeau qu’on lui ait fait. Enfant, elle dévorait livre après livre. Depuis sa première bouchée littéraire, elle savoure les romans fantastiques, se nourrissant d’images sujettes à l’inspirer. Toutes celles qui l’entraînent en des univers mystérieux. Plusieurs années à se lever à l’aube pour écrire son premier roman, La rédemption de l’ange, la concrétisation d’un besoin viscéral.

Depuis, elle a publié trois autres romans, dont Le Maître des clefs, le premier tome de Calie chez Béliveau Éditeur en 2024. Elle goûte enfin à l’incursion dans une sphère qui la fascine depuis son enfance : le monde littéraire, celui des auteurs.

Sonia Boudreau, photographe

Artiste multidisciplinaire, Sonia Boudreau est originaire de la Côte-Nord et établie au Saguenay. Sa pratique croise la plongée sous-marine avec la vidéo, le dessin, l’installation, la photographie et le livre. À la rencontre de l’art et de la science, elle explore les milieux marins et les relations entre le vivant et le temps. Son travail s’alimente de quiproquos et de dérives, créant des zones instables entre réalité, ambiguïté et imaginaire. Ses œuvres ont été présentées dans divers centres et événements au Québec et en France. Son film COSMOS (2019) a été diffusé en festivals dans une douzaine de pays. Elle est professeure en arts visuels au Cégep de Chicoutimi et poursuit des recherches en lien avec les écosystèmes subaquatiques.

À propos de la photo…

«Persistance
Dans les eaux sombres du Fjord, la vie s’accroche.
Trace d’un geste humain, l’objet persiste, hors du temps.
Autour, le vivant s’installe, fragile et tenace.
La frontière se brouille entre ce qui abîme et ce qui renaît.
Dans le silence, quelque chose continue.»
Sonia Boudreau

Crédits

Auteur·e·s : Marie Christine Bernard, Marjolaine Bouchard, Julie Boulianne, Catherine Ferland, Marie-Andrée Gill, Carl-Keven Korb, Steve Laflamme, Guy Lalancette, Dany Leclair, Charles Sagalane; Photographes : Caroline Bergeron, Vicky Boutin, Guylain Doyle, Sophie Gagnon-Bergeron, Pierre Gill, Nathalie Lavoie, Rocket Lavoie, Jeannot Lévesque, Nicolas Lévesque, Annie Perron, Michel Tremblay; Comité organisateur du concours de nouvelles : Céline Dion, Lorraine Minier et Frédéric Gagnon; Idéation, coordination et gestion du projet : Céline Dion; Révision linguistique : Jean-Pierre Vidal; Conception graphique : Marie-Claude Asselin ; Impression des tableaux : EPS ; Intégration contenu web : NickoLabs internet & marketing ; Production : Écrivain·e·s de la Sagamie et Prix littéraire Damase-Potvin – 2025