2025, c’est le 30e anniversaire du Prix littéraire Damase-Potvin. Un concours de nouvelles qui a évolué au fil des ans et qui continue de stimuler la création des auteur·e·s de 17 à 97 ans dans trois catégories distinctes autour de trois contraintes spécifiques: respect du genre, du format (entre 750 et 1000 mots) et d’un thème annuel.
Pour l’occasion, grâce à un soutien financier de la Fondation TIMI reçu en 2024, nous publions dans cet espace numérique les nouvelles des auteur·e·s qui ont remporté le premier prix des éditions de 1994 à 2003, accompagnées chacune d’une photographie d’un artiste de la relève pour illustrer, en 2025, le thème de l’édition.
Un merci particulier à Valérie Lavoie du Cégep de Jonquière, Cindy Dumais et Bruno Marceau du Cégep de Chicoutimi, Annie Perron de l’Université du Québec à Chicoutimi ainsi qu’à Jasmine Cormier-Bezeau de La Corporation les Adolescents et la Vie de quartier de Chicoutimi (AVQC) pour leur précieuse collaboration.
Merci à nos fidèles partenaires et longue vie au Prix littéraire Damase-Potvin !
Bonne lecture!
Photographie: Pol Pulido, alors étudiant au Cégep de Chicoutimi en 2024.
2003 – (Appartenance)
La présidence d’honneur de cette 10e édition était assumée par l’écrivain Robert Dôle.
Deux catégories pour cette 10e édition: Jeune adulte et Jeunesse
1er prix : Émilie Ricard (catégorie Jeune adulte)
Déni d’appartenance
Assis à une table, seul au milieu d’une terrasse bondée, il se dit qu’il n’est certainement pas comme les ploucs qui l’entourent. Une dame prend la chaise juste à côté de lui et l’amène à sa table. Super. De toute façon il est tout seul, c’est pas grave. Ne demandez rien, madame, surtout! Tous ces gens le gavent. Tous ces saoulons qui boivent toute la journée puis continuent le soir en prétextant une fête quelconque… Ils se branlent le corps sur un air sans rythme, essaient de faire croire qu’ils sont cool. Non, ce n’est pas lui. Cet endroit non plus.
La fumée dérange ses idées. Un verre à la main, une plume dans l’autre, l’homme tente d’oublier la chaleur écrasante qui fait couler sur son front des gouttes de sueur qui n’en finissent plus de réapparaître. Le soleil est encore haut à l’horizon malgré l’heure avancée. Sur la rue, des vendeurs de crème glacée itinérants et des touristes assez braves pour affronter la canicule. L’air ne semble même plus transparent à force d’absorber toute l’humidité ambiante et puis il y a cette odeur de nourriture, cette odeur épicée qui donne l’impression d’être ailleurs. Au Mexique peut-être.
Il jette un regard en biais à l’homme qui sert au bar. Il a l’air exténué et sa barbe est crasseuse de tout ce qui circule ici. Autour, deux serveuses s’activent. Il y en a une toute jeune, à peine la vingtaine, et une autre plus vieille, plus marquée. Toutes deux se ressemblent pourtant. Brunes, minces, le regard farouche et l’âme brûlante de rêves… Ce sont de vraies femmes. Il boit une gorgée, avale avec bonheur ce qui hydrate son gosier. Requinqué par l’alcool, il est tenté d’attirer l’attention de la plus jeune, mais il se ravise. Celle-ci passe son chemin, l’air indifférent, et s’arrête à la table voisine. Elle a dû voir son geste, car en prenant la commande des voisins, elle lui jette un regard rancunier. Son cœur fait un bond alors qu’il laisse son regard retomber sur la page vierge qui le nargue. Il tente d’écrire toute la rage qui l’habite, sans résultat, depuis le matin. La chaleur l’écrase. Mais il n’y a pas juste ça. L’image de la jeune serveuse le trouble. Celle du barman, de cette femme d’âge mûr condamnée à servir aussi. Secouant la tête, faisant un tour des lieux, il réitère son idée, comme pour se convaincre que ses rêves ne sont pas vains. Je ne suis pas comme eux.
Ces travailleurs ont le front fier malgré la fatigue. Leur tenue, leur désir de vivre… Le destin n’a pas été tendre avec eux. Mais ils se relèvent et ils assument leurs racines. Pas comme lui. Honteux, il commence à reconsidérer ce qu’il pense depuis tant d’années. Les bars des quartiers pauvres ne sont peut-être pas des lieux de perdition. Peut-être qu’on a une chance même quand on vient au monde dans ce lieu mal famé.
Tout à coup un silence. Il se retourne, observe la jeune serveuse retirer son tablier, lisser sa robe et monter sur la petite scène de l’endroit. Devant le micro, elle s’éclaircit la gorge, les paupières baissées, puis se redresse et pose son regard brillant sur l’auditoire qui l’encourage. C’est une p’tite fille de chez nous, entend-il à droite. La musique, un air de Piaf, s’élève alors et une voix s’y joint. C’est doux. Comme le piano. Ça coule et ça rafraîchit. Plus que la sueur. Plus que l’alcool. C’est bon.
Elle le fixe. Elle lui parle, le supplie. Il se lève alors, laisse tomber la lettre qu’il avait décidé d’écrire et rejoint l’homme qui se tient derrière le bar, un peu hésitant. Près de lui, la femme qui servait laisse tomber ses commandes pour admirer la chanteuse. Et alors qu’il s’approche, la vieille femme lui ouvre son cœur d’un sourire lumineux.
Elle est fière de sa fille. Il est fier aussi. Tout d’un coup son sang ne lui semble plus sale. Cette femme, il la connaît et il n’a pas honte de l’avouer. Il n’est pas tout à fait comme eux. Mais ils ont des choses en commun. Des rêves. Être meilleur, être quelqu’un, être et rien d’autre.
La musique s’estompe, la voix s’éteint en même temps que les lumières qui éclairent la scène. On ne voit plus que l’étincelle des yeux de la jeune femme. Et on entend sa voix, essoufflée, mais heureuse :
« Je suis contente que tu sois venu, frérot. »
* * *
1er prix : Marie-Claude Dufour (catégorie Jeunesse)
Être quelqu’un d’autre
Je ne m’appelle pas Urgèle ni Erménégile, mais bien Éric. Mon nom n’a rien de terrible ou de ridicule pour quelqu’un de mon âge et pourtant, on dirait qu’il fait fuir les gens. J’ai eu 16 ans il y a de cela dix jours. Je ne les ai pas vus passer, tout comme je n’ai pas vu passer les six derniers mois, au sens réel du terme. Je viens de me réveiller ce matin.
J’ai souvent pensé au suicide, mais je ne veux pas mourir avant d’avoir vécu. Je désire seulement que le monde m’ouvre les bras et m’accepte comme je suis. Même ma famille me rejette. Je suis le fils raté de mes parents. Mon père me déteste parce que je ne pratique aucun sport, parce que je ne chasse pas avec lui, parce que j’ai de mauvais résultats à l’école… a liste est longue. Toutes les choses que j’accomplis, c’est dans l’espoir de l’entendre dire un jour : « Mon fils, je suis fier de toi ». Pourtant, je ferais tout pour lui plaire. Tout.
À l’école, c’est le même refrain. Je suis le garçon que tous les autres aiment ridiculiser. Je suis celui qu’on bouscule dans les corridors, celui qu’on pointe du doigt en se moquant. Les jeunes peuvent parfois être très méchants. Un après-midi, les garçons de ma classe m’ont attaché à un poteau dans les toilettes des filles. C’est un concierge à l’âme charitable qui a téléphoné à ma mère pour qu’elle vienne chercher son pauvre fils, après que toute l’école se soit payé ma tête. J’avais honte, mais malgré cela, j’aurais fait n’importe quoi pour appartenir à un de leurs cercles d’amis. Et c’est ce que j’ai fait, n’importe quoi. Je voulais me sentir comme les autres, alors j’ai fait ce que les autres font : des bêtises.
N’ayant pas d’amis, j’ai toujours eu l’impression de ressentir la solitude plus fortement que mes camarades de classe. Laissé à moi-même, j’ai aussi compris plus vite certaines réalités de la vie. Par exemple, j’ai appris à mes dépens qu’on ne peut compter que sur soi. Même après avoir réalisé cela, et bien plus encore, j’ai encore aujourd’hui le désir de leur appartenir, à tous ces gens qui me rejettent à tort, mais aussi à tous ceux que je ne connais pas. C’est pourquoi j’ai naïvement cru à un miracle quand, il y a de cela exactement six mois, j’ai été invité à une fête par Philippe, le garçon le plus populaire de mon école. Je croyais que la chance me souriait enfin, que ma vie pitoyable prenait fin à ce moment précis et qu’une nouvelle vie commençait, une vie remplie de bonheur et d’amitié. J’osais même penser que mon père m’aimerait un tant soit peu si j’avais des amis.
Arrivé à la fête, j’ai été traité comme un roi. Philippe m’a présenté à tout le monde, on me souriait et on semblait m’apprécier. C’était merveilleux, jamais je ne m’étais senti si bien. Moi qui n’avais jamais bu une goutte d’alcool, j’ai eu droit à plusieurs verres. J’avais tout juste le temps d’en terminer un qu’on m’en offrait un autre, que je m’empressais de prendre, de peur de voir mon heure de gloire prendre fin. Bien sûr, au bout d’un certain nombre de verres, je commençais à voir double, à dire n’importe quoi et à marcher de travers. C’est justement à ce moment-là qu’ils m’ont proposé d’aller faire un tour en voiture. Devant mon hésitation, Philippe m’a murmuré qu’il s’agissait en fait de mon initiation au groupe et qu’ils étaient tous passés par là. Rassuré, j’ai accepté, même si j’avais seulement envie d’aller m’étendre un peu, juste un peu, le temps que le plancher arrête de tourner. Je savais que je ne pouvais me permettre de refuser, ou alors je perdrais la face devant mes nouveaux amis. Je les ai suivis en riant avec eux. Philippe m’a proposé de prendre le volant de la voiture de son père. J’avais 15 ans, je n’avais ni l’envie ni le droit de conduire. Je n’étais pas en possession de tous mes moyens et je n’avais pas assez de jugement pour décliner son offre, alors j’ai embarqué côté conducteur.
Philippe a pris place côté passager. J’ai écouté d’une oreille distraite ses indications, sentant l’excitation me gagner. J’allais enfin pouvoir lui montrer ce que je valais, j’allais l’impressionner. Pas une seconde je n’ai pensé que ce que je m’apprêtais à faire pouvait être dangereux, pas une seconde je n’ai songé aux conséquences de mes actes. Faire partie du groupe le plus populaire de l’école, c’était mon rêve de toujours et rien ne m’empêcherait de le réaliser. J’étais quelqu’un d’autre ce soir-là, un autre Éric, qui savait prendre des risques et s’amuser. J’ai tourné la clé et nous sommes partis. J’avais un peu de difficulté à garder la route, mais je n’avais pas peur, je me sentais puissant, invincible. Mon pied a écrasé un peu plus la pédale d’accélération, le compteur affichait 120 kilomètres/heure. J’ai tourné la tête, mon passager souriait. C’était bon signe. Puis, j’ai vu son sourire se transformer en une grimace d’horreur. J’ai regardé devant moi et je n’ai eu le temps de voir que deux énormes lumières blanches aveuglantes, vision d’horreur qui allait me hanter longtemps après l’accident. Ce qui ne devait être qu’un jeu tourna au cauchemar.
J’ai eu beaucoup de chance de m’en sortir. Le conducteur du camion s’en est tiré sans trop de mal, ma mère m’a raconté qu’il est souvent venu me rendre visite à l’hôpital au cours des six mois que j’ai passés dans le coma. À mon réveil, j’ai vu mon père pleurer pour la première fois de ma vie. Il m’a même serré dans ses bras, aussi pour la toute première fois. C’est drôle, au moment où ma vraie famille m’accepte, une autre famille m’ouvre grand les bras : celle des quadriplégiques.
Depuis cette horrible nuit, le nuage noir du malheur et de la culpabilité s’est installé au-dessus de ma tête, décidé à me faire payer cher le prix de mes actes. Ce nuage est là pour me rappeler chaque jour que j’ai envoyé Philippe à la morgue. Désormais, il appartient au passé.
* * *
Historique
Créé en 1994, le Prix littéraire Damase-Potvin, alors exclusivement baieriverain, est associé au Café jeunesse de La Baie jusqu’à sa fermeture. En 1997, sous l’impulsion de l’auteur André Girard et de madame Carolle Lapointe, le concours de nouvelles s’ouvre aux auteur·e·s de toute la région et, en 2003, la catégorie Jeunesse vient s’ajouter à la catégorie Adulte. La catégorie Professionnelle est mise en place en 2005 avec la collaboration du Conseil des arts de Saguenay et du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean. En 2017, l’Association Écrivain·e·s de la Sagamie en assure la coordination et, depuis 2022, la gestion complète.
