2001 – Histoire de femme

 

2025, c’est le 30e anniversaire du Prix littéraire Damase-Potvin. Un concours de nouvelles qui a évolué au fil des ans et qui continue de stimuler la création des auteur·e·s de 17 à 97 ans dans trois catégories distinctes autour de trois contraintes spécifiques: respect du genre, du format (entre 750 et 1000 mots) et d’un thème annuel.
Pour l’occasion, grâce à un soutien financier de la Fondation TIMI reçu en 2024, nous publions dans cet espace numérique les nouvelles des auteur·e·s qui ont remporté le premier prix des éditions de 1994 à 2003, accompagnées chacune d’une photographie d’un artiste de la relève pour illustrer, en 2025, le thème de l’édition.
Un merci particulier à Valérie Lavoie du Cégep de Jonquière, Cindy Dumais et Bruno Marceau du Cégep de Chicoutimi, Annie Perron de l’Université du Québec à Chicoutimi ainsi qu’à Jasmine Cormier-Bezeau de La Corporation les Adolescents et la Vie de quartier de Chicoutimi (AVQC) pour leur précieuse collaboration.
Merci à nos fidèles partenaires et longue vie au Prix littéraire Damase-Potvin !
Bonne lecture!

Photographie: Samaëlle Landry, alors étudiante au Cégep de Jonquière en 2024.

2001 – (Histoire de femme)
La présidence d’honneur de cette 8e édition était assumée par Olivette Babin-Lévesque.

1er prix : Cynthia Tremblay

La femme naissante

Je suis la femme de cette histoire. Je suis née ici. Mes grands-parents veillent sur moi dans la maison familiale où jadis sont nés quinze enfants. Tout m’éblouit: les oiseaux qui s’envolent à ma venue, le repiquage de fleurs à tête plate, la teinte rougeâtre du pommier, les arbres taillés semblables à l’allure que prennent les gens dans l’attitude de la prière. Comme une urgence, je m’abandonne à l’onanisme. Je souhaite ne pas me faire surprendre par le voisinage qui n’aurait cessé de m’épier dans ce léger égarement. Ne me croyant plus seule, il me prend l’envie de chanter à tue-tête pour me sauver de l’embarras.

C’est mon grand-père. Il travaille dans une aluminerie. Il est sept heures. Nous récitons le chapelet. Ma grand-mère essuie furtivement ses mains sur son tablier qu’elle n’a pas le temps de dénouer. Je tiens l’objet de piété, je le fais rouler entre mes doigts et j’embrasse l’homme sur la croix. L’été, nous allons cueillir des fraises. Les cris que je pousse me font penser à ceux d’une convalescente dont c’est la première sortie. On reste à mes côtés pour que je ne mange pas toute la récolte. Je ne peux résister. Le jus rouge coule sur mes lèvres. Ma mère ne me gronde pas d’avoir taché ma robe; sur la sienne aussi des fraises se sont renversées. En cet instant, ma mère échappe à ma mère. Il n’y a ni devoir ni faute. Je me dessine de cette femme qui m’a mise au monde. Je suis la chair de sa chair. Elle, mon moule imposé. Je ne cesse de la rechoisir. Elle est belle. Chaque matin, elle écorche sa peau au gant de crin. D’observation, je tiens du genre féminin: mes yeux, ma bouche, ma taille, ma poitrine lilliputienne. J’écrase mon nez sur le miroir. J’ai les yeux de ma mère et le menton de mon père. Voilà pour l’héritage ! Je ne suis pas en peine de trouver des photos de mon père me tenant dans ses bras. Son regard me rend observable, nette. C’est un homme simple – rien d’un aventurier. Il fabrique du papier. Il sait reproduire n’importe quel objet de bois. Du moment qu’il écoute, s’il se tait, ma mère parle pour lui.

Mon grand-père fume. Il est à l’hôpital. Il est trop malade. Il est mort, un soir de décembre. Je rassemble tout ce que je connais de lui. Ça tient dans une boîte de chocolats. L’essai historique. Il pose ses mains sur ma tête pour l’éternité. Je garde la foi; je mens. Ma foi m’a quittée. Je découvre que les vitrines de Noël ne m’enchantent plus, que les tourtières bouillantes et les excellents gâteaux aux bleuets, aux fraises, aux framboises de ma grand-mère font grossir, que mes parents sont mortels, et qu’il ne sert plus à grand-chose de prier: les Saints là-haut ne m’entendent pas.

Je prends un miroir de plastique et regarde entre mes cuisses. De cette petite fille, je suis prisonnière ! Je m’étire voluptueusement. Longtemps. Au jour le jour, mes formes se précisent au lever du soleil. Ce qui me distingue de l’homme: mon sang, mes règles, que je suis triste ces jours-là et pâle comme un monument commémoratif, les œstrogènes, les ovaires, les trompes, l’utérus. Si je me trouve dans un bon jour, je peux féconder. Pourquoi ai-je grandi ? C’était si simple.

Mon seul lieu devient alors l’écriture. J’immerge comme le fœtus dans le liquide amniotique. Mon cordon, je le coupe de bon gré. Sans solitude, il n’y pas de création. Je quitte mes origines marines, mais je garde mon accent. La jeune femme que je suis est trop douce, il faut la saler. Être libre: telle une femme qui traverse l’océan, une femme dans un monde d’hommes, une femme à hommes, la femme d’un seul homme, une femme qui pleure, une femme d’honneur.

L’amour, le vrai, vient plus tard. Il s’habille en noir. C’est un chasseur de photons. Je l’aime comme personne. Il est comme personne. Différent. Bientôt, au tournant une rencontre très violente. Depuis trois ans, j’identifie le même visage creusé. Toujours, quand s’amène un barbu; le même profil derrière le même manteau. Je tombe dans un mutisme. Là-bas, on dit que je ne sortirai plus jamais d’ici. Et, si j’étais morte, j’évoquerais l’image d’une femme trop tôt disparue. Tel est le fait poignant de ma vie et la sagesse que j’attendais pour écrire plus fort.

Je passe à des jours sereins avec la sensation qu’il se remue quelque chose en moi. Le ventre gros comme une marmite en ébullition, le visage inondé de sueur, le rictus de souffrance, je connais. À la chute du cordon, il est là. C’est bon, c’est chaud. Je passe ma main autour de sa tête d’ange. J’exagère dans la douceur. Délice. C’est l’homme né de la femme. Je suis une femme – dans tout ce qu’il est possible d’en tirer: cette soudaine certitude. C’est moi qui lui donne la valeur du commencement.

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Historique
Créé en 1994, le Prix littéraire Damase-Potvin, alors exclusivement baieriverain, est associé au Café jeunesse de La Baie jusqu’à sa fermeture. En 1997, sous l’impulsion de l’auteur André Girard et de madame Carolle Lapointe, le concours de nouvelles s’ouvre aux auteur·e·s de toute la région et, en 2003, la catégorie Jeunesse vient s’ajouter à la catégorie Adulte. La catégorie Professionnelle est mise en place en 2005 avec la collaboration du Conseil des arts de Saguenay et du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean. En 2017, l’Association Écrivain·e·s de la Sagamie en assure la coordination et, depuis 2022, la gestion complète.