2025, c’est le 30e anniversaire du Prix littéraire Damase-Potvin. Un concours de nouvelles qui a évolué au fil des ans et qui continue de stimuler la création des auteur·e·s de 17 à 97 ans dans trois catégories distinctes autour de trois contraintes spécifiques: respect du genre, du format (entre 750 et 1000 mots) et d’un thème annuel.
Pour l’occasion, grâce à un soutien financier de la Fondation TIMI reçu en 2024, nous publions dans cet espace numérique les nouvelles des auteur·e·s qui ont remporté le premier prix des éditions de 1994 à 2003, accompagnées chacune d’une photographie d’un artiste de la relève pour illustrer, en 2025, le thème de l’édition.
Un merci particulier à Valérie Lavoie du Cégep de Jonquière, Cindy Dumais et Bruno Marceau du Cégep de Chicoutimi, Annie Perron de l’Université du Québec à Chicoutimi ainsi qu’à Jasmine Cormier-Bezeau de La Corporation les Adolescents et la Vie de quartier de Chicoutimi (AVQC) pour leur précieuse collaboration.
Merci à nos fidèles partenaires et longue vie au Prix littéraire Damase-Potvin !
Bonne lecture!
Photographie: Camille Bégin, alors étudiante à l’Université du Québec à Chicoutimi en 2024.
1994 – (La mer)
La présidence d’honneur de cette 1re édition du Prix littéraire Damase-Potvin était assumée par Georgette Lebel-Potvin, nièce de Damase Potvin.
1er prix : Anne-Lise Minier
La mer à boire
Depuis que je suis toute petite, je parle avec la mer. Je lui confie mes journées, la bouche collée à un coquillage. Elle m’écoute, calme, s’appropriant mes paroles pour les répandre sur le sable marin. Je me laisse tanguer par la houle, fascinée par le fjord que m’ont laissé les glaciers, par sa parure de sapins et d’épinettes.
En face, sur un banc, se tiennent trois hommes aux cheveux pleins du vent de la mer. Ils s’installent là de très bonne heure et y restent tout le jour, jusqu’à ce que la nuit ait emporté l’étendue d’eau, ne laissant que des reflets. Jamais je ne les ai vus manger, ni même boire. Ils doivent se nourrir de plancton, dans les ténèbres, quand il ne reste plus que la faim. Ces trois hommes sont l’œuvre des marées. À chaque fois que l’eau quitte la grève, ils dessèchent, comme si le sang leur était retiré des veines, gardant le cœur en vie grâce aux odeurs marines qui embaument les berges.
Moi, je les examine, silencieuse, minuscule et pleine de bonnes intentions. J’aime leurs gestes évasifs, leur air de poisson égaré, leur résistance aux bourrasques. Ils ressemblent à des statues de sel rongées par l’air vif. J’ai peur qu’on les dérange, qu’un homme influent leur ordonne de quitter le bord, prétextant un afflux de touristes. J’ai peur pour rien… Qui oserait les déraciner, les approcher même. Non qu’ils soient repoussants, mais ils semblent voguer sur des flots invisibles, à bord d’un vaisseau recouvert de varech.
Même les navires amarrés au port se laissent guider par leurs phares, par cette lumière captivante qui ne vous quitte plus, quel que soit le pays où vous vous établissiez dans la vieillesse. À l’aube, entre les lueurs salées et bleutées du roc et de la mer, ces mastodontes de fer fendent mon rêve de leurs coques dures et je perds pour quelques instants le souvenir des trois hommes.
On aurait peine à dire leur âge. Ils viennent d’aussi loin que la mer, vibrant au rythme du ressac. Je les approcherai, bientôt. Ils me feront une des leurs. J’ai toujours voulu m’étaler en douce, m’étendre de tout mon long d’une rive à l’autre de la baie, vaste et limpide. J’en ai fini de cette chair dense. Ils me dilueront dans le liquide salé qui les habite et je me laisserai brasser par les vents, picorer par les goélands, découvrir par les morues et les brochets. Je m’assoirai au creux de l’onde, entre mes trois frères.
Ils ne m’ont pas attendue. Ils ont abandonné le banc et la grève. Au large, j’ai aperçu une forme floue, inerte comme un billot. Ils ont fui… Ils ont fui dans leur vaisseau.
Je suis descendue au niveau de la mer et je l’ai prise de front. Mes pieds l’ont perforée violemment, sans ménagement. Mes genoux se sont enfoncés, puis mes cuisses et ma taille, jusqu’aux seins. Je les fixais au loin, résolue à les rejoindre. Ma bouche est restée ouverte malgré l’eau qui s’infiltrait à grandes gorgées. Mes yeux n’ont pas cligné. Mes cheveux m’ont enveloppée, lourds. J’ai perdu les fonds et je me suis laissée aller ainsi, en paix, guidée pas un cyprin doré.
Historique
Créé en 1994, le Prix littéraire Damase-Potvin, alors exclusivement baieriverain, est associé au Café jeunesse de La Baie jusqu’à sa fermeture. En 1997, sous l’impulsion de l’auteur André Girard et de madame Carolle Lapointe, le concours de nouvelles s’ouvre aux auteur·e·s de toute la région et, en 2003, la catégorie Jeunesse vient s’ajouter à la catégorie Adulte. La catégorie Professionnelle est mise en place en 2005 avec la collaboration du Conseil des arts de Saguenay et du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean. En 2017, l’Association Écrivain·e·s de la Sagamie en assure la coordination et, depuis 2022, la gestion complète.
