L’atelier

Sixième texte. Dans le cadre d’un projet de création littéraire Eaux(-)fortes, mené en 2018 et soutenu par le Conseil des arts de Saguenay, l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie a invité 12 auteurs membres à écrire une nouvelle inspirée du thème – volontairement ambigu – en l’interprétant comme ils l’entendaient. Ces nouvelles ont paru dans le numéro 136 (novembre 2018) de XYZ La revue de la nouvelle, sous la direction de Marjolaine Bouchard et Jean-Pierre Vidal.
Afin de les donner à lire à un plus large public, chaque nouvelle sera publiée sur cette plateforme numérique à raison d’une par mois. 
Pour l’occasion, le photographe et réalisateur saguenéen Alain Corneau s’est plongé dans sa banque de photographies pour faire émerger, à sa façon, des eaux fortes singulières qui font écho à chacun des textes. 
Voici le sixième texte: L’atelier de Julien Gravelle. 
Bonne lecture !

D’abord, c’est le bruit sourd des lourds disques de fonte qui s’entrechoquent. Comme le tintement de la cloche faisait saliver les chiens de Pavlov, il sent la bête en lui, qui se traînait jusqu’alors la queue basse et la truffe humide, se relever et faire claquer ses chaînes. 

Toute cette agitation lui fait du bien, elle donne un peu de sens à ses journées d’ennui. C’est pourquoi, chaque soir, il descend au sous-sol. C’est un rituel. Pourtant, aujourd’hui, il a hésité à prendre les escaliers qui mènent à ce trou humide et sans fenêtre, parce qu’il se sentait vidé par les longues heures passées à ranger des rayons d’épicerie et à ouvrir des cartons. À cause aussi des odeurs de moisi qui lui donnent la nausée et parce qu’il tient là, dans un coin, un fatras d’ou­tils et de feuilles de métal qu’il n’a plus remué depuis des années. Ça le déprime de voir ça. Chaque fois qu’il allume l’ampoule nue au milieu de la pièce, il doit faire un effort pour détourner la tête de ce témoignage de sa vie d’avant : ces petites boîtes en bois qui contiennent ses burins et pointes sèches, ses berceaux et brunissoirs, ses fioles d’acide, de poix ou de cire. 

Il a tourné longtemps dans son salon, puis cherché dans les assiettes sales au fond de l’évier et les jouets d’enfants éparpillés sur le sol une bonne raison de ne pas y aller. Et puis finalement il est descendu dans son atelier. Son trou, sa tanière. Ç’a été comme un appel, le hurlement de la bête.

En arrivant en bas, il s’est échauffé un peu, puis il a accroché son chandail à un clou. Il a fait glisser les disques de fonte sur la barre crénelée, écouté le bruit du métal contre le métal, comme le roulement d’un orage lointain. Et le reste a suivi. L’excitation de l’animal dans sa poitrine, la chair qui appelle la fonte qu’elle veut mordre.

Il s’est allongé sous la barre. Il sent le linge un peu rêche qu’il a posé sur le banc lui gratter le dos. L’odeur âcre de la sueur a imprégné le tissu. Il pose les mains sur l’haltère et sent tout d’abord le froid et la pellicule huileuse qui s’y est déposée au cours des longues séances d’effort. Il serre les doigts. Chaque phalange porte un peu de corne. La main manie l’outil qui informe la matière, et la matière, en retour, émousse l’outil qui fait la main calleuse. 

Il gonfle ses poumons, doucement, et imprime un peu de force à la barre. Quand il expire, elle se soulève. Il gémit.

Un.
Comme le vent dans les voiles fait trembler les haubans et grincer le mât, il sent craquer ses vertèbres et trembler ses bras.
Redescendre lentement, le plus lentement possible, tout en inspirant pour faire gonfler la poitrine. Il faut que les fibres musculaires s’expriment et se contractent jusqu’à se fendre.
Il souffle à nouveau, la barre s’élève.

Deux.
C’est un travail de longue haleine, une discipline quo­tidienne. Calculer l’apport de glucides, de lipides et de pro­téines. Nourrir l’organisme, le laisser se couvrir de cette cire qui enveloppe les corps. La laisser librement prendre forme. C’est un subterfuge, évidemment. Le loup s’est roulé en boule, la gueule sous la queue, espérant que l’on s’inquiète et que l’on vienne voir. Et que quelqu’un entrouvre la porte de son enclos pour qu’il puisse enfin bondir et se battre.

Trois.
Le trois est un chiffre difficile à négocier. Parfait à sa manière, il invite à s’arrêter là. Il faut pousser encore. Pousser et mordre dans la cire. Y laisser sa trace ! Ce n’est pas une question de courage, c’est une question de cortisol. La barre est redescendue, elle touche presque sa poitrine à présent. Il ne doit pas la laisser reposer vraiment. Au contraire. Il faut la relever et geindre.

Quatre.
La beauté n’est pas fille de paresse, elle naît du travail acharné. C’est un accouchement dans la douleur. La petite pièce déjà respire le corps au travail. Il sent la chaleur lui rougir les épaules, réaction chimique de la combustion anaérobique. Il y a un peu d’adjuvants aussi : des brûleurs de graisses pour sécher le corps et dessiner les formes. 

Cinq.
C’est l’alchimie du développé-couché. Laisser déferler les eaux-fortes, les sentir s’engouffrer dans les sillons dessinés par l’effort. 

Et six !
Dans un soupir, il laisse retomber la barre sur son étrier. Quelques gouttes de sueur perlent sur son front. Malgré la fraîcheur du sous-sol, il a déjà chaud. Il grimace un peu en se relevant. Le miroir est toujours là, devant lui. Il se redresse. S’observe. Détaille ce corps qui n’a plus la même forme qu’un peu plus tôt. Ses pectoraux ont gonflé sous l’effet de l’effort, tout comme ses deltoïdes. Ça lui fait du bien de se sentir puissant après cette journée passée à empiler les cartons de sacs de chips ou de boissons. Toutes sortes de victuailles qui ont disparu des rayons aussi vite qu’il les y avait rangées. 

Alors qu’il tourne un peu le buste pour détailler son pro­fil, il aperçoit dans le reflet du miroir les boîtes de bois dans lesquelles il a remisé ses outils. Il se rappelle alors son ate­lier d’avant, l’exubérance des plaques de zinc ou de cuivre, le sol couvert de bassines, de feuilles noircies au fusain ou de reproductions de Dürer ou de Pissarro. Et surtout, il se souvient de l’excitation qu’il ressentait quand il se mettait au travail. Une joie qu’il a perdue aussi soudainement qu’elle était née. 

Son atelier n’est plus celui d’un aquafortiste. C’est une grande pièce vide et froide, sans fenêtre, et avec pour seule lumière une ampoule nue qui éclaire un banc de muscula­tion. Un sous-sol comme il en existe tant. Il n’y a que ce banc, cette barre et quelques disques de fonte pour lui don­ner une vocation. Ce sous-sol reste néanmoins l’atelier d’un artiste. Son oeuvre désormais sera de chair. 

Julien Gravelle

Julien Gravelle, Franc-Comtois d’origine, vit depuis 2006à Girardville, au nord du Lac-Saint-Jean. Ses études l’ont conduit vers la philosophie et la pratique de l’écrit. Devenu « chef de meute » et guide de plein air, il poursuit une réflexion éthique. Il a d’abord publié le roman Nitassinan, puis le récit Musher ; son recueil de nouvelles Debout sur la carlingue est paru chez Leméac en 2015.

Alain Corneau, photographe
Après une fructueuse carrière à l’Office National du Film où il participe à plus de 80 longs et courts métrages (entre autres O.K. Laliberté, J.A. Martin photographe, Au clair de la lune, Cordélia, L’affaire Coffin), à titre de preneur de son, scénariste, réalisateur et photographe, Alain Corneau est revenu en région pour y fonder, en 1980, avec trois autres réalisateurs, la maison de production de La Chasse-Galerie qu’il a littéralement tenue à bout de bras pendant 27 ans.
Alain Corneau se concentre présentement à la photographie et à la vidéo expérimentale. 

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