Divorce et tequila

Onzième texte. Dans le cadre d’un projet de création littéraire Eaux(-)fortes, mené en 2018 et soutenu par le Conseil des arts de Saguenay, l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie a invité 12 auteurs membres à écrire une nouvelle inspirée du thème – volontairement ambigu – en l’interprétant comme ils l’entendaient. Ces nouvelles ont paru dans le numéro 136 (novembre 2018) de XYZ La revue de la nouvelle, sous la direction de Marjolaine Bouchard et Jean-Pierre Vidal.
Afin de les donner à lire à un plus large public, chaque nouvelle est publiée sur cette plateforme numérique à raison d’une par mois. 
Pour l’occasion, le photographe et réalisateur saguenéen Alain Corneau s’est plongé dans sa banque de photographies pour faire émerger, à sa façon, des eaux fortes singulières qui font écho à chacun des textes. 
Voici le onzième texte: Divorce et tequila de Larry Tremblay. 
Bonne lecture !

Le divorce n’a pas été facile. Heureusement, les enfants étaient casés. Léonie terminait son postdoc en informatique et Raphaël amorçait une carrière prometteuse comme réalisateur à la télé. Mon ex s’est dépêchée de refaire sa vie avec mon meilleur ami (qui ne l’était plus). Sur un coup de tête, j’ai décidé de prendre une année sabbatique. Je savais que je risquais gros. Je n’étais pas certain de retrouver mon travail en revenant. Des plus jeunes et plus compétents piaffaient d’impatience pour prendre ma place. Mais je n’avais plus le cœur à l’ouvrage. J’ai entreposé ce que ma femme a bien voulu me laisser (comme j’avais perdu beaucoup d’argent au jeu durant les dernières années, je n’ai pas eu le choix d’accepter ses généreuses conditions de partage) et j’ai sauté dans le premier avion. Au début de la troisième semaine de mon séjour au Yucatán (un trou perdu sur la côte des Caraïbes), j’ai commencé à perdre le sommeil. Je me réveillais, me levais, respirais un bon coup, la tête dans la fenêtre ouverte de la petite maison de plage que j’avais louée pour presque rien. J’attendais l’aube en écoutant le bruit des vagues. Je pensais. Jamais je n’ai autant pensé de ma vie. Je tentais de comprendre ce qui m’était arrivé. 

Je venais de vivre sept mois de tracasseries et de mesquineries. J’en sortais piétiné, largué, jeté comme un déchet. Mes enfants ne me parlaient plus, mon ex ayant pris soin de les mettre dans sa poche. J’étais un incapable doublé d’un incorrigible, juste bon à boire et à jeter l’argent par les fenêtres. Mes efforts pour m’extirper de ma boue (c’est ainsi qu’ils nommaient et diagnostiquaient du même coup mon «problème») ne comptaient pas à leurs yeux. Pourtant, c’est mon ex qui m’a trompé. À l’entendre, je l’avais littéralement poussée dans les bras de cet hypocrite de Jocelyn. Un ami d’adolescence à qui je dévoilais les affres de mon cœur sans me douter qu’il me poignarderait dans le dos, un sourire de compassion plaqué sur le visage. Eh oui, le monde est cruel, et dans cette histoire je persiste à croire que j’ai été un naïf, une âme spoliée, un pauvre type ! Et jamais je n’accepterai de porter tous les torts. Non, non et non, je ne peux pas avoir tous les torts dans cette histoire ! Voilà ce que je criais, nu devant l’oreille immense de la mer, une bouteille de tequila à la main : JE NE PEUX PAS AVOIR TOUS LES TORTS ! 

Mais depuis que l’insomnie me tenait éveillé, je passais des heures jonglant avec mes pensées. En levant les yeux vers le ciel mitraillé d’étoiles, j’avais la sensation de dériver sur un radeau de fortune. Après plusieurs nuits sans dormir, je flottais dans ma peau devenue trop grande pour ce qui restait de moi. Le jour, je déambulais sur le sable, les pieds brûlés, affolé par le doute qui ne cessait de prendre de l’ampleur. Et si j’avais tous les torts dans cette histoire ? Si ma femme avait eu raison de se comporter avec moi de cette façon odieuse ? Je n’arrivais plus à contempler le coucher du soleil, je n’arrivais plus à rien, je buvais pour m’assommer.

Une nuit, sans s’annoncer, une tempête s’est levée. Couché dans mon lit, j’entendais les vagues se déchaîner. Le vent soufflait si fort que ma fenêtre a volé en éclats. Je me suis protégé comme j’ai pu. Et, tout aussi subitement, le calme est revenu. Un calme si apaisant, si envoûtant, que j’ai enfin sombré dans le sommeil. Quand je me suis réveillé, il faisait déjà très chaud. J’avais dormi longtemps et profondément. Je suis sorti sur la plage, aveuglé par la lumière d’un ciel pur, lavé de tout nuage. Après un temps, j’ai remarqué que tout était différent. Le sable n’était plus à sa place habituelle. Des tonnes de déchets jonchaient la plage. Comme si, prise d’une indigestion gigantesque, la mer avait vomi le contenu avarié de son ventre. Des oiseaux crevaient de leurs becs minutieux les yeux de poissons gonflés. Des sacs de plastique, des bouts de bois, des verres en styromousse, des emballages de toutes sortes formaient plus loin un long corps disloqué avec lequel la marée s’amusait. Je n’avais pas fait trois pas que mon pied a heurté un objet dur. J’ai cru reconnaître, à son étiquette, la bouteille de tequila que j’avais lancée dans la mer une semaine plus tôt, en hurlant mon désespoir. Je l’ai ramassée. Ce n’était clairement pas la mienne. Elle était scellée par un bouchon de métal et il y avait quelque chose à l’intérieur. Après plusieurs tentatives avortées pour l’ouvrir, j’ai fracassé la bouteille contre une pierre. Aussitôt un petit nuage de fumée s’en est échappé, transportant un lourd parfum qui m’a rappelé celui du haschich. J’ai enfin récupéré le contenu de la bouteille : un parchemin où était gravé un texte. 

Bonjour Charles,
Voici les instructions que tu as demandées :

Imagine que tu vois un escalier. 
Concentre-toi.
Prends le temps qu’il faut.
Le vois-tu ?
Oui, tu le vois.
Il a trente-trois marches.
Compte-les.
Es-tu en bas ?
Oui, tu l’es.
Tu vois maintenant une porte en bois.
Frappe-la avec tes poings, elle va s’ouvrir 
sur un deuxième escalier.
Il a soixante-six marches. 
Compte-les.
Es-tu en bas ?
Oui, tu l’es.
Tu vois maintenant une porte en fer.
Frappe-la avec tes pieds, elle va s’ouvrir
sur un troisième escalier. 
Il a quatre-vingt-dix-neuf marches. 
Compte-les.
Es-tu en bas ?
Oui, tu l’es. 
Tu vois maintenant une troisième porte.
Ne la frappe pas, 
elle va s’ouvrir d’elle-même.
Et tu trouveras enfin
ce que tu cherches.

J’étais sous le choc. Qui avait écrit ces mots ? Comment mon nom s’était-il retrouvé dans cette bouteille ? Et ces instructions ! Je n’avais rien demandé. Toute la journée, je me suis senti épié. Quelqu’un me surveillait, rôdait autour de la maison. Mais qui ? L’angoisse me serrait la poitrine. J’avais enfoui le parchemin dans le sable, mais il était désormais gravé dans ma mémoire. Je ne pouvais plus m’en débarrasser, il me pourchassait. 

Concentre-toi… Le vois-tu ?… Oui, tu le vois…
Dès que je fermais les yeux, je voyais un escalier.
Il a trente-trois marches… Compte-les… Compte-les…

Je tournais en rond dans la pièce, affolé et en sueur. Je ne voulais pas tomber dans ce piège évident. Mais c’était plus fort que moi, j’ai commencé à compter : un… deux… trois… Il faisait de plus en plus chaud et de plus en plus sombre. Mais je continuais à compter : trente-deux… trente-trois. 
Es-tu en bas ? Oui, tu l’es.
J’ai vu une porte que j’ai frappée avec mes poings. Elle s’est ouverte dans un bruit de bois qui craque. J’ai voulu remonter par où j’étais venu, mais, derrière moi, il n’y avait plus rien. Je n’avais plus le choix de compter encore et de descendre plus bas.
Es-tu en bas ? Oui, tu l’es.
J’ai vu une porte en fer que j’ai frappée avec mes pieds. Elle s’est ouverte dans un long grincement. J’ai voulu remonter par où j’étais venu, mais, derrière moi, il n’y avait plus rien. Je n’avais plus le choix de compter encore et de descendre plus bas.
Es-tu en bas ? Oui, tu l’es. Tu vois maintenant une troi­sième porte.

Je ne l’ai pas frappée, elle s’est ouverte d’elle-même dans un silence assourdissant. Derrière se tenait mon ex, ma femme, Gisèle. Elle était pâle, mais si belle. Souriante comme au début de notre mariage. Elle m’a fait signe d’entrer. J’ai compris qu’elle voulait me donner quelque chose. Je me suis approché, aussitôt elle m’a remis un parchemin semblable à celui trouvé dans la bouteille. 
Déroule-le, Charles, et regarde.
J’ai obéi. Ce n’était plus un texte qui était gravé, mais un visage me rappelant quelqu’un. Plus je le regardais, plus il devenait bouffi, les yeux injectés de sang, les lèvres gonflées et baveuses. Une sorte de boue s’est mise à suinter de sa peau. Ce visage dégoûtant et pitoyable, je le reconnaissais, c’était le mien. J’ai relevé la tête, Gisèle n’était plus là. 

Je pleurais seul, enfermé dans le noir de ma vie. 

Larry Tremblay

Larry Tremblay, originaire de Chicoutimi, professeur de jeu et d’écriture dramatique retraité de l’École supérieure de théâtre de l’Université du Québec à Montréal, s’illustre à la fois comme metteur en scène, comme acteur et comme écrivain. Traduite dans plusieurs langues, son œuvre, qui compte près d’une quarantaine d’ouvrages, est à la fois diversifiée et soutenue. Depuis 1998, il a remporté de nombreux prix littéraires, particulièrement pour son roman L’orangeraie, paru en 2013.

Alain Corneau, photographe
Après une fructueuse carrière à l’Office National du Film où il participe à plus de 80 longs et courts métrages (entre autres O.K. Laliberté, J.A. Martin photographe, Au clair de la lune, Cordélia, L’affaire Coffin), à titre de preneur de son, scénariste, réalisateur et photographe, Alain Corneau est revenu en région pour y fonder, en 1980, avec trois autres réalisateurs, la maison de production de La Chasse-Galerie qu’il a littéralement tenue à bout de bras pendant 27 ans.
Alain Corneau se concentre présentement à la photographie et à la vidéo expérimentale.

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