Nous naviguons encore

L’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES) célèbre en 2018 ses 25 ans d’existence. Dans la série des textes signés par les écrivains de l’Association qui racontent un fragment de son histoire, voici, en ce 25 septembre 2018, celui de Danielle Dubé. Bonne lecture!

Nous naviguons encore

Depuis 25 ans, je fais partie de l’aventure. À peine quelques écrivains étions-nous au début. Une poignée de plus ou moins jeunes fous qui aimaient découvrir l’œuvre de l’autre, se rencontrer autour d’une table de café ou de bistro. Depuis, nous sommes plus de quatre-vingts dans l’association. Ce qu’il a fallu d’audace et d’énergie pour maintenir l’embarcation à flot, faire valoir la littérature d’ici à une époque où la tendance est plutôt ailleurs. Un peuple sans histoire et sans littérature n’existe pas. Pas plus qu’il n’y a de littérature québécoise sans celle de toutes ses régions.

En plus de représenter les écrivains au Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean, d’avoir faire partie du CA de l’APES, y compris comme présidente, j’ai participé durant au moins une douzaine d’années au comité Trans-Québec de l’UNEQ à titre de déléguée du Nord-Est québécois. C’est ainsi que nous avons pu tisser des liens avec des écrivains des Laurentides, de Gatineau, de l’Estrie, de Trois-Rivières, de Montréal et de la Côte-Nord. Dans ce cas-ci, grâce d’abord à la revue de nouvelles Un lac, un fjord, un fleuve et à l’équipe du camp littéraire de Baie-Comeau.

J’ai défendu l’Association, une des plus dynamiques du Québec, diffusé nos événements dans chaque numéro de l’Unique, la revue de l’UNEQ, participé à des colloques, tenté de faire valoir l’enseignement de la littérature québécoise et sa présence dans les médias. Ce qui demeure loin d’être acquis, même dans les cégeps où seulement un cours sur quatre est réservé à l’enseignement de notre littérature.

C’est ensemble, grâce à l’APES, à l’engagement continu et au dévouement de bienheureux présidents-es fous et folles de la cause comme Alain Gagnon, Yvon Paré, Élisabeth Vonarburg, Jean-Alain Tremblay, Dany Tremblay, Yvon Leblond, Lucien Martel, Mylène Bouchard et maintenant Marjolaine Bouchard, que nous avons maintenu le cap, ouvert nos portes, invité des centaines d’écrivains à venir nous rencontrer et créé des événements dont une série de Correspondances et de festivals M&M aussi festifs les uns que les autres : Mots et Musique, Mots et Merveilles et des Mets et des Mots. Ce qui ne se fait pas facilement. La distance et le manque de ressources ne facilitant pas les choses.

Jamais je n’oublierai cette correspondance que j’ai eu la chance de faire avec Monique Proulx dans un petit resto maintenant disparu de Chicoutimi. Je l’avais lue, elle m’avait lue, et nous avions échangé pour vrai. C’est par les mots, le regard que l’autre pose sur les êtres et les choses que l’on saisit l’autre et arrive à communiquer. Monique et moi, avions réussi le pari, continué à nous lire. Jamais non plus je n’oublierai cette série de Correspondances faites à l’Auberge des Battures autour de la table de notre regretté monsieur Georges Coiffier qui prenait plaisir à mettre la littérature au menu et accueillir nos invités.

« Les écrivains sont des donneurs », dirait un Jean-Pierre Girard, d’autant plus qu’ils ne gagnent pas leur vie à écrire, hormis quelques exceptions ou auteurs de best-sellers. Si nous écrivons, c’est par pur plaisir, parce que nous en avons besoin ou ne pourrions faire autrement. Pas étonnant que parfois l’on ait envie de sortir de sa bulle, de prendre l’air et de se rencontrer. C’est la créativité qui nous unit. Et la littérature c’est comme la gastronomie, ça se mange, se déguste ou s’offre en partage.

Voilà pourquoi je tenais tant à mettre sur pied le festival des Mets et des Mots. Un événement qui a tenu le coup et animé le milieu durant cinq ans entre 2008 et 2012. Fallait le faire : mettre la littérature au menu d’un festival axé sur les cuisines du monde ! Nous y sommes arrivés grâce à la collaboration de Charles Boudreault de Saguenay en bouffe, de Dario Larouche du Théâtre 100 Masques, de nos partenaires libraires ou bibliothécaires et du Conseil des arts de Saguenay. Chaque année, nous invitions sept à huit écrivains à écrire un texte portant sur un pays qu’ils avaient visité ou imaginé. Chaque soir, à l’heure de l’apéro, des comédiens allaient de resto en resto offrir une histoire à déguster en guise de petite bouchée. L’une se passait à l’Opia en Vénétie avec Louise Desjardins ou au Japon à l’International Café avec André Girard, l’autre à la Bougresse au Maroc avec Gérard Pourcel ou encore à La Cuisine sur les bords du Gange avec Charles Sagalane. En Thaïlande avec Sylvie Marcoux, à Berlin avec Pauline Vincent ou en Boréalie à l’Auberge des 21 avec Joséphine Bacon. « Donnez-moi une couleur, un parfum, un goût, une musique, disait Élisabeth Vonarburg, et vous me donnez le monde. »

Nous y avions participé une fois en tant qu’écrivains, Yvon Paré et moi. C’était à l’hôtel Chicoutimi. Deux comédiens faisaient nos voix, Patrice Leblanc et Marilyne Renaud. Celui-là racontait une fête des vins où mon compagnon assistait au tirage au sort d’un tonneau de vin équivalent à son poids. Et celle-ci, l’histoire d’une fille qui divague à force d’ingurgiter des coupelles de rosés de Provence. Jamais je n’oublierai ce moment que nous a fait vivre la comédienne Érika Brisson lorsqu’elle avait descendu les marches de l’élégant escalier de l’Opia en livrant un texte de Louise Dupré, une incorrigible gourmande. Sa présence, sa voix de tragédienne. Tous ces regards, ces silences tournés vers elle, plongés dans une odeur de parfum grec ou de moussaka, au-delà du fjord. Par la suite, elle devait souventes fois être la porte-voix de nos lancements.

Bien sûr, il y eut des lieux plus propices, tant sur le plan de l’offre culinaire que de l’ambiance ou de la qualité d’écoute. Parmi ceux-ci, je retiens Le Bergerac, CÉPAL, le Victorien, l’Opia, la Cuisine et l’Auberge des 21. L’inventivité et la finesse des plats d’un Marcel Bouchard qui, pour accueillir Joséphine Bacon, avait su nous concocter un menu boréal de son cru. D’exquises croquettes de poisson fumé, une onctueuse soupe sagamité, un filet de maquereau sauce bourgots et une de ces tartelettes à la chicoutai à faire saliver chère Joséphine.

En plus d’accueillir et de valoriser des centaines d’écrivains, l’APES a réussi à créer des liens tout en nous faisant voyager à travers les mots. Bien sûr, le parcours n’a pas toujours été facile. Pour chaque événement, combien de demandes de subventions il a fallu rédiger, déposer aux divers Conseils des arts, des subventions de plus en plus maigres, de plus en plus centralisées ou divisées entre diverses disciplines, la plus grande partie étant dévolue au cinéma, aux arts de la scène ou du multimédia le plus souvent montréalais. L’impression chaque fois de quémander ou de faire face à des murs. À la fin, c’est essoufflant, humiliant de toujours devoir prouver ce qu’on sait faire surtout quand on réside en périphérie. Quelquefois le bateau a failli s’échouer… Nous nous sommes ressaisis, avons organisé un lac-à-l’épaule, un brunch-conférence en présence de l’ex-ministre Jeanne Blackburn et de Claude Le Bouthillier, notre premier écrivain en résidence, même tenté un maillage avec le Salon du livre. Et continué grâce au courage et à la volonté de ceux et celles qui ont accepté de reprendre le flambeau. Ce sont maintenant Céline Dion et Marjolaine Bouchard qui tiennent la barre. Ensemble avec Cynthia Harvey, Gabriel Marcoux-Chabot, Sophie Torris, Jean-Pierre Vidal et Véronique Villeneuve, elles tiennent bon le cap, créent des événements, y compris une formidable Totale inspirée des Mets et des Mots qui vogue entre lac et fjord en compagnie d’un seul et unique invité. S’y sont succédé Larry Tremblay, Louise Portal, Guy Lalancette et Michel Marc Bouchard. Bravo à l’équipage ! C’est grâce à vous que nous naviguons encore.

Danielle Dubé

 

 

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