Lettre de Danielle Dubé à Asli Erdogan

Dimanche 1er octobre 2017 — 15 h en collaboration avec le Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean, quatre écrivaines membres de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES) ont rendu un Hommage aux écrivaines emprisonnées.
Ainsi, les auteures québécoises Danielle Dubé, Christiane Laforge, Laurance Ouellet Tremblay et Sophie Torris se sont adressées respectivement à Asli Erdogan (Turquie), Golrokh Ebrahimi Iraee (Iran), Liu Xia (Chine) et Shamael Al-Nur (Soudan).

Danielle Dubé, Sophie Torris, Christiane Laforge et Laurance Ouellet Tremblay lors de l’hommage du 1-10-2017.
Crédit photo: Sophie Gagnon-Bergeron

Dans un mouvement de solidarité, un appel à leur libération a donc été lancé.
Cette activité a été initiée par le Comité Femmes du Centre québécois du P.E.N. international en partenariat avec l’UNEQ et Amnistie internationale Canada.
Afin de poursuivre la démarche de sensibilisation, il nous semblait opportun de publier sur le site Littérature de la Sagamie le texte de chaque écrivaine qui s’adresse à une autre — emprisonnée ou en attente de procès —, comme pour faire entendre l’écho de la liberté à tout jamais. Voici la lettre de Danielle Dubé:

Lettre de Danielle Dubé à Asli Erdogan

Bonjour Asli,
Je m’appelle Danielle Dubé.
En décembre dernier, nous apprenions que tu étais libérée de la prison turque de Barkikoy mais assignée à résidence, de santé fragile et en attente de procès. Un procès qui ne vient pas malgré plus de douze mois d’attente sous les verrous ou dans ta chambre. Et cela, malgré des milliers et milliers d’appuis que tu as reçus de partout dans le monde, y compris du P.E.N., de l’UNEQ, d’Amnistie international, et de ton éditeur Actes Sud. Comme si on voulait que tu te résignes, que tu abandonnes…
Jusqu’à maintenant on a laissé tomber deux chefs d’accusation, «celui de propagande » et «d’incitation au désordre». On t’accuse malgré tout «d’appartenance à une organisation terroriste», ce qui n’a jamais été démontré. Passible d’une sentence d’emprisonnement à perpétuité parce que tu as défendu des victimes, dénoncé dans ton journal et dans ton livre Le bâtiment de pierre, les terribles conditions des prisonniers kurdes.
Depuis le coup d’état d’août 2016, des centaines de journalistes comme toi ont été incarcérés, des centaines de journaux, magazines, radio et stations de télé sont fermés.
Tu fais partie d’une espèce aussi rare que précieuse, Asli. Écrivaine reconnue dans le monde, traduite en une quinzaine de langues, traductrice d’un monde bouleversé et dur, tu as toujours défendu la liberté d’opinion. Tu dis que tu t’accroches aux mots, aux mots de ceux qui t’appuient partout dans le monde. Quel courage cela demande, espérer encore !

Danielle Dubé lors de l’hommage – 1-10-2017
Crédit photo: Sophie Gagnon-Bergeron

La première fois que je t’ai écrit, je t’ai dédicacé mon roman Les olives noires. Le long cri de libération d’une femme qui peine à sortir de son enfermement alors que l’Espagne est sous le joug du franquisme et que le Québec subit une loi des mesures de guerre. Cette fois, je t’offre Ciel de Kyoto, puisque c’est ce que tu souhaites le plus : retrouver le ciel. Ton ciel, le ciel d’Istanbul si beau dans la nuit étoilée des coupoles et des minarets.
Ciel de Kyoto, c’est le récit de voyage de dix femmes libres qui ont le droit de lire, de penser, d’écrire et voyager pour découvrir le monde. La chance que nous avons, je te la souhaite. La liberté, le plus beau cadeau que puisse se faire l’humanité avec la solidarité et la démocratie !
Je t’admire Asli, et tu le sais. Les thèmes de tes écrits me rejoignent. Ta langue, ton écriture est un cri qui nous interpelle dans la nuit d’un monde guerrier, cruel et barbare. Il est temps que tu retrouves ta vie, ta liberté comme des centaines de tes concitoyens journalistes. Ton droit même le plus fondamental, celui de vivre et respirer est menacé. Il y a péril en ta demeure, dis-tu, même dans toute l’Europe… Il est encore temps pour ton pays comme pour ses chefs de se resaisir.
La Turquie pour nous, occidentaux, ce fut déjà un rêve. Istanbul, un conte des mille et une nuits. Le premier mandat du président Recep Erdogan était prometteur, annonciateur de jours meilleurs, même d’une entrée dans l’Union européenne. Comme d’autres, nous y avons crû. Ne tuons pas la beauté du monde. La beauté de ta voix pas plus que l’espérance d’une démocratie !
La dernière fois, au Salon du livre de Montréal, je demandais au ministre Stéphane Dion d’intervenir. Cette fois je le demande à la ministre des Affaires étrangères Christya Freeland, à Justin Trudeau lui-même, celui dont le monde aime tellement l’image. Une image qui doit servir à aller au-delà des mots dits, améliorer le fonctionnement de nos démocraties, voire servir de modèle aux pays récalcitrants.
Avec Amnistie, le P.E.N. Québec, l’UNEQ et maintenant l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES), j’en appelle à ta libération, au sens de la justice et à l’humanisme des dirigeants turcs qui savent que tu n’as jamais cautionné le terrorisme. Pas plus que les exactions des troupes de Daesch. Je t’interpelle dans ta nuit en espérant le retour de l’aube: «Courage Asli ! Espère Asli ! Nous pensons encore à toi.»

Danielle Dubé

 

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