De plein fouet

Ce n’est pas un hasard… De plein fouet, c’est le texte gagnant du concours de nouvelles du Prix littéraire Damase-Potvin qu’a remporté Dany Leclair en 2017, dans la catégorie professionnelle, inspiré du thème hasard. C’est l’auteure Marie Christine Bernard qui assurait la présidence d’honneur de cette 22e édition. Nous pensons que vous aurez plaisir à le lire et que peut-être il vous incitera à participer à l’édition 2018. Bonne lecture!

1er prix — catégorie Professionnelle du Prix littéraire Damase-Potvin 2017
Thème : Hasard

De plein fouet

par Dany Leclair

Comme chaque matin avant de s’engouffrer dans l’autobus jaune, les filles l’embrassent et lui font une attaque de câlins. Elles ne le relâchent que lorsque le véhicule s’immobilise et que les portes s’ouvrent. Martin reste sur le trottoir jusqu’à ce qu’elles disparaissent au coin de la rue. Normalement, il prendrait sa voiture pour se rendre au travail, mais aujourd’hui, il a décidé de rester à la maison pour profiter de quelques instants de solitude.

Après avoir déjeuné en lisant les nouvelles, il se prend un autre café et remonte dans la pièce qui lui sert de bureau. Il flâne sur Facebook, consulte la météo, fouille le net à la recherche de nouveautés. Puis, incapable de résister plus longtemps, il tape dans la barre de son navigateur internet l’adresse de ses petits trésors. Malgré sa complexité, il connait l’URL du forum par cœur. Alors qu’il consulte les publications récentes, il constate qu’il ne lui reste plus qu’une seule cigarette. Il l’allume, hésite. Il pourrait attendre, il pourrait s’en passer. Quand il travaille au bureau, il parvient bien à le faire. Mais à la maison, quand il se paie des journées comme ça, tout seul, ça fait partie de son rituel, de ses petits plaisirs. Il va sortir. Pour ne pas perdre trop de temps à son retour, il prend le temps de démarrer plusieurs téléchargements. Sa main tremble quand il clique sur les titres prometteurs des vidéos qu’il sélectionne. Dehors, le vent s’est levé. Une petite neige blanche, pure et vicieuse tourbillonne dans le ciel. Il se rhabille, enfile ses bottes, son manteau. Le dépanneur est tout près, il fait doux. Il décide d’y aller à pied. Il ferme les yeux, ouvre la bouche. Les délicats flocons vierges se déposent sur sa langue, où ils viennent doucement mourir.

***

Sylvie travaille au même cabinet depuis plus de vingt ans. Elle y est entrée comme stagiaire, elle rêve d’y devenir associée. Ce soir-là, elle doit rester plus tard au bureau. Elle rencontrera demain un important client potentiel, un gros commercial, international. Sa promotion va se jouer sur ce coup-là, elle le sent, c’est son tour. Il ne lui manque que ça pour son bonheur. Elle est plongée dans les détails de sa présentation quand son téléphone vibre sur le coin du bureau. D’habitude, elle ne répond pas. Mais là, c’est un appel de la maison. En plein cœur de l’après-midi.

— Maman, c’est Émilie. Papa est pas à la maison. On est rentrées par le garage avec le code.

Sylvie ne comprend pas. Ce n’est pas le genre de son chum. C’est un bon père, un gars parfait. Fiable, mature. Presque dix ans qu’ils sont ensemble. Les amies de Sylvie sont toutes jalouses d’elle. Un gars tranquille, doux, aimant. Qui fait l’épicerie, s’occupe des repas, joue avec les filles. En plus, son horaire de travail est flexible. Il peut s’occuper des filles tous les matins et être là le soir quand elles reviennent de l’école. Sylvie peut se consacrer à sa carrière l’esprit tranquille. Elle n’aurait pas pu trouver mieux. Elle l’aime, son Martin. Sans lui, elle ne sait pas comment elle y arriverait.

— Tu es certaine qu’il n’a pas laissé de message, chérie ? As-tu vérifié sur le comptoir de la cuisine, sur le frigo…

— Y a rien maman, rien du tout. On a fouillé partout, partout. Qu’est-ce qu’on fait, maman ? Il est où, papa ?

Moment de panique, d’égarement. Sylvie ne sait pas quoi répondre à sa fille. Ce n’est pas normal, mais elle ne veut pas l’affoler. Elle tente de garder son calme, il faut apaiser sa fille.

— C’est correct, mon amour. Fais ta grande fille, puis surveille ta petite sœur. T’es capable, je le sais. Prenez-vous une collation puis installez-vous devant la télé, on va arriver bientôt, OK ? Vous resterez pas longtemps toute seule, c’est promis. Pis si y a un problème, rappelle-moi tout de suite.

Ses doigts tremblent, elle peine à couper la communication sur son cellulaire. Dès que c’est fait, elle s’empresse de composer le numéro de Martin. Pas de réponse. Elle laisse un message incohérent, presque hystérique sur la boite vocale. Elle rappelle deux fois, trois fois. Même résultat. Elle sait que Martin devait passer la journée à la maison, mais elle essaie quand même de le joindre au bureau. Sans surprise, la secrétaire lui dit qu’elle n’a pas vu Martin de la journée.

Elle rappelle sa fille.

— Salut ma grande, ça va ? Je m’en viens là, je suis à la maison dans une vingtaine de minutes. En attendant, soyez sages.

Sa fille raccroche sans lui avoir posé de questions. Sylvie est soulagée, elle n’aurait pas su quoi lui répondre. Dans l’auto, elle laisse son téléphone bien en vue. Elle se répète comme un mantra que Martin va l’appeler d’une minute à l’autre, elle ne peut pas croire qu’il ait disparu comme ça. Un alcoolique, un drogué, un joueur compulsif, oui. Mais pas son Martin. Pas lui. Le téléphone reste muet pendant tout le trajet.

Quand elle arrive à la maison, elle trouve ses deux petits anges couchés sur le divan, emmitouflés sous une grosse doudou. Sylvie respire un peu mieux. Elle devra mettre les bouchées doubles en soirée pour rattraper le temps perdu pour sa présentation, mais elle ne s’inquiète plus pour ses filles.

— Pas de nouvelles de papa, leur demande-t-elle. Les filles hochent la tête, la regardent à peine, comme hypnotisées par les imprudences du Petit Chaperon rouge qui gambade à l’écran.

Sylvie monte à l’étage pour se glisser dans quelque chose de plus confortable. Elle se dirige ensuite vers le bureau. Elle s’assoit, déplace la souris et constate que l’ordinateur est déjà ouvert.

Sur l’écran, une dizaine de fenêtres indiquent que des téléchargements complétés attendent d’être visionnés. Curieuse, elle en choisit un au hasard, double-clique dessus.

Le lecteur vidéo s’ouvre. Des images floues, imprécises, obscures.

La fin de l’innocence.

Sa présentation n’a soudainement plus d’importance, sa promotion non plus.

Dany Leclair

 

Pour la première fois de son histoire, le texte a été publié dans la revue de création littéraire La Bonante de l’Université du Québec à Chicoutimi en avril 2017.  Il est aussi disponible dans sa version initiale sur site Web du Prix littéraire Damase-Potvin: www.damase-potvin.com
Rappelons que la catégorie professionnelle du Prix littéraire Damase-Potvin est rendue possible grâce à la collaboration du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean et du Conseil des arts de Saguenay.

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