Lettre de Sophie Torris à Shamael Al-Nur

Dimanche 1er octobre 2017 — 15 h en collaboration avec le Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean, quatre écrivaines membres de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES) ont rendu un Hommage aux écrivaines emprisonnées.
Ainsi, les auteures québécoises Danielle Dubé, Christiane Laforge, Laurance Ouellet Tremblay et Sophie Torris se sont adressées respectivement à Asli Erdogan (Turquie), Golrokh Ebrahimi Iraee (Iran), Liu Xia (Chine) et Shamael Al-Nur (Soudan).

Danielle Dubé, Sophie Torris, Christiane Laforge et Laurance Ouellet Tremblay lors de l’hommage du 1-10-2017.
Crédit photo: Sophie Gagnon-Bergeron

Dans un mouvement de solidarité, un appel à leur libération a donc été lancé.
Cette activité a été initiée par le Comité Femmes du Centre québécois du P.E.N. international en partenariat avec l’UNEQ et Amnistie internationale Canada.
Afin de poursuivre la démarche de sensibilisation, il nous semblait opportun de publier sur le site Littérature de la Sagamie le texte de chaque écrivaine qui s’adresse à une autre — emprisonnée ou en attente de procès —, comme pour faire entendre l’écho de la liberté à tout jamais. Voici la lettre de Sophie Torris:

Lettre de Sophie Torris à Shamael Al-Nur

Seule ma propre main peut véritablement me réduire au silence.
Et pourtant, ma voix, tu l’entends, a tous les accents de la différence.
Toi, c’est une autre main que la tienne qui bâillonne ton existence.
Simplement parce que ta voix, je l’entends, veut faire acte de résistance.

Je t’appelle, sur cette scène, je t’appelle Shamael Al-Nur, journaliste et Soudanaise.
Je m’appelle, sur cette scène, je m’appelle Sophie Torris, enseignante canadienne d’origine française.
Je nous appelle, sur cette scène, je nous appelle, Sophie et Shamael, le temps d’une parenthèse, d’une conversation en absence.

Moi au Québec et toi, au Soudan, dans cet ailleurs improbable.
Moi ici et toi, au loin, présumée coupable.

Sophie Torris lors de l’hommage 01-10-2017.
Crédit photo: Sophie Gagnon-Bergeron.

Le verdict est tombé et ton crime est passible de la peine de mort.
User de mots justes et pacifiques, est-ce possible que ça entraîne la mort?
Dénoncer un gouvernement vétuste qui ne consacre à l’éducation et à la santé que 3% de ses recettes et sans remords mérite-t-il d’être jugé et condamné? Qui peut ainsi décider de ton sort? Peut-on éradiquer une âme parce qu’il n’y a pas que l’Islam sous son tchador?

Coupable d’apostasie. Pour avoir écrit dans un journal des mots.
Coupable d’apostasie. C’est un Imam extrémiste qui veut te faire la peau.
Et voir se balancer au bout d’une corde ta tête surtout parce que c’est celle d’une femme libre et pas si bête.
T’étrangler avec les liens de ta propre éloquence et faire exemple de cette sentence.

Combien sont-ils ces ministres incultes d’un culte qui se croit tout permis et dont la parole, quand elle se fait extrême, exulte la misogynie?
C’est si facile de répondre par la haine et la violence quand on est en face d’une femme qui pense.

Je vis dans un pays qui défend la liberté d’expression et le droit de parole.
J’enseigne la beauté et la puissance des mots sur les estrades des écoles.
Sur les tableaux noirs, librement, mes élèves s’épanchent.
La craie est la plus pacifique des armes blanches.
Je t’offre, Shamael, une de mes pièces de théâtre écrites pour et par des tout petits en souhaitant qu’un jour, le Soudan investisse un peu plus dans l’éducation et dans ce genre d’outil.

Parce que c’est quand on n’a pas appris à écrire, qu’on se défend avec les mains.
Parce que c’est quand on n’a pas les mots pour dire qu’on use de ses poings.
Tu vis dans un pays qui censure les mots quand ils disent la vérité.
Tu vis dans un pays qui enseigne la vertu comme seul alphabet.
Les enfants y sont en majorité illettrés, un peuple ignorant est bien plus facile à mener.
Les femmes y sont en majorité des poupées cigognes, à l’étroit dans un même sarcophage étouffant leur rogne contre une charia que des hommes interprètent à leur avantage.

La religion prend le pas sur le politique pour menacer ton intégrité.
Et te voilà hérétique parce que tu défends les droits de ces minorités.
Mais tu continues de dénoncer le système. Alors, on t’accuse de blasphème.
Le coran en devenant code civil met ta vie en péril.

Je salue l’encre qui coule dans tes veines et qui déverse ces flots de paroles sans prudence.
Je salue l’encre qui dénonce la haine et qui lutte tout en hyperbole contre la violence.
Tu as porté plainte contre l’extrémiste religieux.
Pour diffamation et propos calomnieux.

D’où te vient cette force, Shamael?
Au travers de toutes ces campagnes hostiles, tu te refuses à devenir servile.
D’où te vient cette force, Shamael?
Au travers d’un tel régime de peur, oserais-je moi, signer mes écrits de mon nom d’auteur?

Ta vie de femme et de journaliste est empêchée par une de ses voies : la parole. Alors qu’elle est le plus sûr chemin pour défendre tes droits.
Permets que j’use de la mienne pour défendre cette liberté que je chéris : la liberté d’expression, qui est non seulement le pain qui te nourrit, mais aussi, le plus fier moyen de lutter contre toutes sortes d’agonies.

Seule ma main peut véritablement me réduire au silence.
Alors, j’ai dit « oui » quand Le P.E.N. international m’a offert de vivre cette alliance.

Ta langue est belle, ta langue est forte, mon amie.
Vois comme elle traverse les frontières aujourd’hui.

Ici, au Saguenay, en ce 1er octobre 2017, dernier jour du salon du livre, je demande à la justice de ton pays qu’elle te délivre.

Sophie Torris

 

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