Tempête ou métamorphose

Septième texte. Dans le cadre d’un projet de création littéraire Eaux(-)fortes, mené en 2018 et soutenu par le Conseil des arts de Saguenay, l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie a invité 12 auteurs membres à écrire une nouvelle inspirée du thème – volontairement ambigu – en l’interprétant comme ils l’entendaient. Ces nouvelles ont paru dans le numéro 136 (novembre 2018) de XYZ La revue de la nouvelle, sous la direction de Marjolaine Bouchard et Jean-Pierre Vidal.
Afin de les donner à lire à un plus large public, chaque nouvelle est publiée sur cette plateforme numérique à raison d’une par mois. 
Pour l’occasion, le photographe et réalisateur saguenéen Alain Corneau s’est plongé dans sa banque de photographies pour faire émerger, à sa façon, des eaux fortes singulières qui font écho à chacun des textes. 
Voici le septième texte: Tempête ou métamorphose de Danielle Dubé. 
Bonne lecture !

Quel bel été nous avons passé à marcher sur le rivage, à lire et à pique-niquer sous le vent doux, à nous laisser porter par les vagues comme des enfants et à dériver avec les canards. Tout un été de rires et de jasettes à pédaler, à kayaker et à contempler les huards devant le soleil couchant. Nos regards allumés tels des phares sur le large et les eaux bleues. Tout ce ciel au-dessus de nos têtes, tout ce ciel dans le reflet de l’eau.

L’automne se prolongeait avec l’été indien dans une profusion de couleurs chaudes lorsque l’on se fît réveiller en pleine nuit par un coup de gong. Un claquement de porte, un coup de vent venu du large. Le vent d’octobre, son souffle fou, complètement dément. Je me précipitai pour fermer les fenêtres, m’élançai sur la galerie pour décrocher la jardinière qui cognait contre la porte. Le parasol s’ouvrit, s’éleva dans le ciel, fila au-dessus des pins, puis s’écrasa au fond du jardin.

Le lendemain matin, je descendis sur la plage. Le calme était revenu, mais le vent et les vagues avaient tout emporté : tables, chaises, barques et planches de surf. Ne restait plus qu’une grande étendue de sable beige laquée, incrustée d’anses et de reliefs de montagnes. Une eau-forte. Une calligraphie d’encre rouge et noire que les vagues avaient gravée dans le sable à force de lissages et de déferlements. Tempête de nuages, de voiliers et d’oiseaux fous. Je retournai à la maison chercher l’appareil photo. Il y avait une œuvre à préserver, d’autant plus précieuse qu’elle était éphémère. Plus loin, un homme s’affairait à mesurer le niveau de l’eau à l’aide d’une sonde et d’un poteau. À ses côtés, une tête d’Amérindien faite à partir de bois flottant. 

— Tu vois, le niveau de l’eau a dépassé le maximum prescrit de dix-sept pieds. Encore une fois, on l’a échappé belle ! Maudit vent ! Maudite compagnie ! Faudra-t’y recommencer le combat d’Onésime Tremblay ?

Je me contentai de le saluer, trop occupée à trouver le bon angle, le bon éclairage.

Les jours suivants, impossible de descendre sur la plage. Le vent rugissait, les branches des arbres se colletaillaient les unes aux autres, les vagues se soulevaient, se frappaient contre les rochers en faisant jaillir des gerbes d’écume, éclaboussant les chalets, grugeant les parois de la dune. L’eau montait, déracinant les arbustes et les amarres des embarcations, coupant les escaliers d’accès. Plusieurs voisins étaient rentrés en ville. D’autres rangeaient tables, barbecues et gloriettes, se barricadaient dans leurs maisons. Nous nous contentions de regarder les nuages défiler à travers le rectangle des portes-fenêtres. Cerfs et renards volants, ours au galop et biches affolées. La nuit, nous nous réfugiions dans le sous-sol. Nous avions peine à dormir. Le claquement des bardeaux du toit. MétéoMédia annonçait que le vent provenant du sud des États-Unis allait persister au moins trois jours. On le surnommait « l’ouragan Trump »celui qui détruisait tout sur son passage. 

Un immense rideau de pluie noire s’avançait maintenant vers nous. Une pluie torrentielle accompagnée d’un vent filant à plus de cent trente kilomètres à l’heure. Les eaux montaient, montaient. Les barrages tiendraient-ils le coup ? Vingt et un pieds ! Le niveau qu’avait atteint le lac lorsqu’il avait débordé pour la première fois, cent ans plus tôt. Il avait enseveli les terres du côté de Métabetchouan et de Pointe-Taillon. Serions-nous obligés de fuir, d’abandonner nos maisons ? Les riverains lançaient des appels à l’aide par courriel ou sur Facebook. Les médias diffusaient des images d’amarres rompues, de quais flottants, de voiles déchirées, de bouées à la dérive et de résidants en train d’accumuler des sacs de sable devant les cabanons et les galeries de leurs maisons.

— C’est la faute à la compagnie, répétait le porte-parole des propriétaires de chalets. La compagnie qui utilise l’eau du lac pour l’électricité et l’aluminium. 

— C’est la faute au gouvernement qui, depuis cent ans, signe des décrets favorables à la multinationale.

— Pas étonnant ! Avec les icebergs et le pergélisol qui fondent, c’est toute la planète qui est menacée. Noam Chomsky et Claude Villeneuve ont raison. « Nous sommes deux minutes avant minuit ! » 

— Demain sera trop tard ! Faut pas juste parler. Agir. Réclamer des audiences publiques. Un autre décret qui tienne compte des variations climatiques. 

Aucun danger, répondait l’attachée de presse de la compagnie. Nous respectons le décret. Tout est sous contrôle. On a ouvert les vannes. La tempête s’achève. N’empêche, le vent déplaçait des centaines de tonnes de sable par an tout autour du lac. D’année en année, on voyait disparaître des kilomètres de plage, des baies, des îles. 

Un matin, j’aperçus du haut de la dune une forme étrange flotter sur les eaux. Une masse oblongue qui montait et descendait, oscillait dans le ressac des vagues. Même avec les jumelles, je n’arrivais pas à voir. Je revêtis mon imper, descendis sur la plage et m’approchai malgré le vent qui me fouettait le corps et le visage. Un corps à demi submergé avec des bras et des jambes démesurés se balançait entre les lames. Il y a quelques années, j’étais tombée sur un surfeur en état d’hypothermie. Nous l’avions repêché, réchauffé, lui avions fait la respiration artificielle. Je pris peur, remontai l’escalier, composai le 911. La ligne était coupée. Pannes satellite et d’électricité. Mon chum redescendit avec moi. La forme étrange était maintenant allongée sur la rive. De loin, nous voyions la même chose, un grand corps d’homme inerte à tête chauve qui se transformait au fur et à mesure que nous approchions. En fait, un tronc d’arbre mort.

Le lendemain, le vent avait cessé et la température, retrouvé sa normale saisonnière. Je profitai de ce moment d’accalmie pour aller marcher. Des plumes et des morceaux de bois flottant en forme d’animaux, une carcasse d’oie blanche dévorée par les corneilles. En contournant la pointe Wilson, j’aperçus une masse informe avancer sur l’eau, puis une autre plus petite. On aurait dit des sacs de plastique brun luisant au soleil. Je poursuivis ma route. Une magnifique fresque s’étendait sur toute la plage. Un lavis de pyrite, de grenat et de zircon noir, vernissé d’alumine et parsemé de motifs où se côtoyaient des poissons, des ailes d’outarde, des têtes de chevreuil branchues, des cornes de cerf et des spectres humains. Le monde en métamorphose… Troublée, comme en état de flottaison ou, qui sait, de mutation, je passai une heure à prendre des photos. 

Au retour, une dizaine de personnes muettes et stupéfaites étaient rassemblées autour des cadavres gonflés d’une biche et d’un faon.

Danielle Dubé

Danielle Dubé, née à Métis-sur-Mer, a publié des romans, dont Les olives noires(prix Robert-Cliche 1984), plusieurs récits de voyage, dont Un été en Provenceen collaboration avec Yvon Paré, et, plus récemment, un recueil de haïkus, Entre toi et moi, avec sa regrettée amie Nicole Houde. Elle vient de faire paraître Ciel de Kyotodans la collection « Carnets d’écrivains », chez Lévesque éditeur.

Alain Corneau, photographe
Après une fructueuse carrière à l’Office National du Film où il participe à plus de 80 longs et courts métrages (entre autres O.K. Laliberté, J.A. Martin photographe, Au clair de la lune, Cordélia, L’affaire Coffin), à titre de preneur de son, scénariste, réalisateur et photographe, Alain Corneau est revenu en région pour y fonder, en 1980, avec trois autres réalisateurs, la maison de production de La Chasse-Galerie qu’il a littéralement tenue à bout de bras pendant 27 ans.
Alain Corneau se concentre présentement à la photographie et à la vidéo expérimentale. 

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