Seuls le savent les remous

Huitième texte. Dans le cadre d’un projet de création littéraire Eaux(-)fortes, mené en 2018 et soutenu par le Conseil des arts de Saguenay, l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie a invité 12 auteurs membres à écrire une nouvelle inspirée du thème – volontairement ambigu – en l’interprétant comme ils l’entendaient. Ces nouvelles ont paru dans le numéro 136 (novembre 2018) de XYZ La revue de la nouvelle, sous la direction de Marjolaine Bouchard et Jean-Pierre Vidal.
Afin de les donner à lire à un plus large public, chaque nouvelle est publiée sur cette plateforme numérique à raison d’une par mois. 
Pour l’occasion, le photographe et réalisateur saguenéen Alain Corneau s’est plongé dans sa banque de photographies pour faire émerger, à sa façon, des eaux fortes singulières qui font écho à chacun des textes. 
Voici le huitième texte: Seuls le savent les remous de Steve Laflamme. 
Bonne lecture !

L’eau n’efface pas les souvenirs. Elle les entraîne ailleurs. 

Le bruit blanc des vagues s’amalgame au malaxage de l’eau au pied de la chute, semble s’évaporer, remonter le long de la colonne d’eau, s’éloigner de l’humeur des hommes, se répandre pour couvrir l’ennui et la haine. Endroit parfait pour rêver aux caresses de l’avenir.

Ou se débarrasser de quelqu’un d’encombrant.

Il s’appelait Charles et m’implorait de l’appeler Charlot. J’ai fini par obtempérer. On n’était en rien amis, pas même proches. Une rencontre dans un club, quelques verres, deux ou trois allusions, et hop ! Dans le couloir menant à sa chambre au motel Capri, il pérorait encore sur Bourgault et ce que le RIN aurait dû faire pour qu’on le prenne davantage au sérieux. J’ai refermé la porte, il a allumé la radio. Bardot et Gainsbourg chantaient Bonnie and Clyde. On a ri comme des collégiens. 

Le lendemain, on a convenu de se revoir. « Non, s’est-il rétracté. Se revoir, ça suppose des interruptions. Je veux te voir sans arrêt. Tout le temps. 

Alors on s’est embarqués dans une galère pas possible. Les voyages forment la jeunesse, dit-on ; on allait voir ce qu’ils allaient faire de nous. Il m’a demandé ce que je voulais, j’ai dit de l’eau, et ça y était. L’eau m’apaise, les vagues bercent mon âme et nettoient ce qui m’agresse du monde qui m’entoure. Mon enfance s’est déroulée aux abords de la Saint-Maurice, j’y ai respiré les humeurs de la drave d’autrefois. L’eau se souvient, elle est mémoire liquide, qui ramène à la surface ce que l’on cherche à noyer au fond de l’oubli. Quand j’étais petite, ma Saint-Maurice se rappelait la texture de l’écorce, l’odeur de l’arbre coupé, corps mort qui flotte, piétiné par ceux qui l’ont abattu. 

« Parfait, a répondu Charlot. De l’eau il y aura ! »

On a mouillé d’abord dans le Potomac, de Washington jusqu’à la baie de Chesapeake. Charlot en a profité pour m’enseigner tout ce qu’il savait sur George Washington, de sa naissance à Popes Creek jusqu’à sa présidence de la Potomac Company, en n’oubliant pas son délicat statut de propriétaire d’esclaves. Lorsqu’il discourait sur les grands hommes politiques, Charlot s’enfiévrait, l’écume aux lèvres. On aurait pu le croire politicien avorté ou cocu du drapeau. 

Au bout d’un moment, une lueur particulière s’est animée dans ses prunelles. « Je t’ai pas demandé ton nom de famille… !

— O’Leary. Iris O’Leary », ai-je dit en ricanant. C’était un mensonge. Il allait y en avoir d’autres. Tenez : « Mon père était texan, ai-je ajouté. Il a marié ma mère et n’a jamais retraversé la frontière. » 

Je peux me tromper, mais j’ai cru déceler l’ombre de la convoitise dans l’oeil de Charlot. Pour sûr il savait parler, mais moi, je savais écouter. Et ce que j’entendais, c’était un homme qui salivait chaque fois qu’il évoquait le modèle américain ou les politiciens qui avaient le courage de leurs convictions. Une formule aussi surannée que vaseuse. « Tu veux boire quelque chose ? m’a-t-il demandé.

— Je veux le Mississippi. »

Le Mississippi j’ai obtenu. La route des nègres, pour ainsi dire. Charlot n’a eu de cesse de vanter les mérites des sudistes, de répudier les efforts déployés par les exilés du delta assoiffés de jours meilleurs, dont la cargaison sur la route 61 se résumait à un baluchon et beaucoup d’espoir, alors que les plantations leur offraient un certain confort, alléguait l’autre. J’ai feint d’ignorer qui était le général Lee pour ne pas être trahie par ce rictus de dégoût qui me vient aux lèvres chaque fois que l’horreur me brûle les veines. Charlot était dans son élément, le long de la Great River Road, les pieds dans le Mississippi boueux, tel Johnny Reb résolu à réfréner les ardeurs des esclaves abreuvés de l’espoir de l’affranchissement. 

Il n’y avait pas à dire. Charles Bisaillon, alias Charlot pour l’intime que j’étais devenue par la force des choses, était l’homme qu’on m’avait chargée de suivre. 

La différence entre Bisaillon et moi, c’est que moi, je savais qu’il mentait. Il n’oeuvrait pas dans la construction résidentielle comme l’indiquait la carte de visite qu’il avait exhibée. Bisaillon faisait plutôt partie de la racaille du monde des affaires, de ceux qui surfent sur la vague qui entraînera les plus vulnérables. Il trônait à la tête d’une société nommée BisBet, un titre qu’on aurait pu confondre avec le nom d’une impératrice hongroise sanguinaire ou d’un démon affectionnant les mouches. La réalité était encore pire.

BisBet avait soumissionné pour un projet d’envergure auprès du gouvernement américain, deux mois à peine après l’élection du narcissique quarante-cinquième représentant de l’Oncle Sam. La Maison-Blanche détenait l’offre d’une compagnie bétonnière québécoise intéressée à contribuer au mur de la honte que promettait l’ancienne star de télé devenue politicien par défi. 

Pourquoi disposais-je de ces renseignements ? Parce que le RÉMI me les avait transmis afin qu’ils servent de prémice à la mission qu’on me confiait. RÉMI : le nom affectueux dont on avait affublé le Réseau de maintien de l’indépendance idéologique, un organe parapolitique né du peuple et gouverné par le peuple ; ou à tout le moins par ceux d’entre nous qui tenions à ce que le Québec résiste au vent de droite qui soufflait sur l’Occident depuis le tournant du millénaire. Rien à voir avec la crise identitaire de La Meute et de ces organisations d’extrême droite qui parasitaient les manifs pour se faire du capital médiatique. Le RÉMI était mû par des motifs nobles. Comme préserver des valeurs d’ouverture et d’hospitalité en empêchant un magnat aveuglément cupide de financer une horreur architecturale entre le Texas et le Mexique. 

« Où on va aujourd’hui ? m’a demandé Bisaillon en se levant le matin de sa débâcle.

— Je crois qu’on est mûrs pour une chute », ai-je tranché.

Val-Jalbert, tiens. Parce qu’il faut parfois que l’eau remue. J’ai entraîné Bisaillon au sommet des quelque sept cents marches, une ascension qui l’a essoufflé — les rapports sur lui le décrivaient comme peu sportif. On s’est arrêtés au belvédère, j’ai attendu que les derniers touristes redescendent, contentés par la vue à couper le souffle, elle aussi. 

Sa main dans la mienne était moite, presque aussi écoeurante que les contrats qu’il signait avec elle. J’ai fait apparaître son téléphone, subtilisé pendant qu’on montait. « Appelle ton C.A. » Il m’a interrogée du regard. « BisBet, le mur, l’ignare à la Maison-Blanche. Tu annules tout. On veut pas de ça ici. » 

Bisaillon m’a fusillée de ses yeux chassieux. En contrebas, la chute écumait de rage. Le bruit s’élevait qui allait ensevelir les minutes à venir.

Bisaillon s’est élancé vers moi. On a lutté. Il était fort. Le cellulaire a dégringolé. Moi aussi, comme une carcasse inanimée, par-dessus la balustrade et jusqu’au bas de la falaise. 

Le bourdonnement des vagues m’a ouvert les yeux sur le ciel, les branches. Un miracle. Ma vie, intacte. Plus de Bisaillon. Je me suis secouée. Les vagues m’avaient recrachée en aval, plusieurs kilomètres au sud. Bisaillon avait dû fuir.

Puis un second miracle : son cellulaire, sur la rive. 

Les remous ne nous effacent pas, ils nous entraînent ailleurs… 

Steve Laflamme

Steve Laflamme est né à Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean. Il enseigne la littérature au Cégep de Sainte-Foy. Le chercheur d’âme, paru aux Éditions de l’Homme en avril 2017, est son premier roman. En avril dernier, il a remporté le prix littéraire Damase-Potvin pour sa nouvelle Quatre fois, quatre saisons.

Alain Corneau, photographe
Après une fructueuse carrière à l’Office National du Film où il participe à plus de 80 longs et courts métrages (entre autres O.K. Laliberté, J.A. Martin photographe, Au clair de la lune, Cordélia, L’affaire Coffin), à titre de preneur de son, scénariste, réalisateur et photographe, Alain Corneau est revenu en région pour y fonder, en 1980, avec trois autres réalisateurs, la maison de production de La Chasse-Galerie qu’il a littéralement tenue à bout de bras pendant 27 ans.
Alain Corneau se concentre présentement à la photographie et à la vidéo expérimentale.

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