Quai des Pilotes

Dixième texte. Dans le cadre d’un projet de création littéraire Eaux(-)fortes, mené en 2018 et soutenu par le Conseil des arts de Saguenay, l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie a invité 12 auteurs membres à écrire une nouvelle inspirée du thème – volontairement ambigu – en l’interprétant comme ils l’entendaient. Ces nouvelles ont paru dans le numéro 136 (novembre 2018) de XYZ La revue de la nouvelle, sous la direction de Marjolaine Bouchard et Jean-Pierre Vidal.
Afin de les donner à lire à un plus large public, chaque nouvelle est publiée sur cette plateforme numérique à raison d’une par mois. 
Pour l’occasion, le photographe et réalisateur saguenéen Alain Corneau s’est plongé dans sa banque de photographies pour faire émerger, à sa façon, des eaux fortes singulières qui font écho à chacun des textes. 
Voici le dixième texte: Quai des Pilotes de Cynthia Harvey. 
Bonne lecture !

Par temps calme, je peux apercevoir des baleines de ma maison. Entre les branches, au bout de la galerie, on voit leur dos remonter à la surface et leur souffle puissant vaporiser de l’eau dans l’air. J’habite rue Dion, pas loin du quai des Pilotes. Avant, la maison appartenait à des pilotes de bateaux de passage aux Escoumins. Les pilotes ont pour mission de traverser l’estuaire du Saint-Laurent, réputé dangereux. Il y en a beaucoup dans ma rue, des pilotes, ces hommes solitaires qui vont à pied et à qui je ne dois pas parler, sauf pour dire bonjour, être polie. 

Quand on joue dehors, on évite de les croiser. L’été, on se cache dans le petit bois. On essaie de les ignorer, on arrive même à les oublier, parfois. On se fraye des chemins dans les aulnes ; on cherche des fleurs inconnues à offrir à maman, des belles qui n’ont pas trop de bibittes. Ou bien on roule à vélo dans la rue Dion. Moi, j’ai un siège banane et je peux prendre un passager. Après dix coups de pédales, on atteint le bout de la rue. On revient passer devant la maison, mais pas plus loin que le garage, pour ne pas se faire frapper par les autos qui dévalent la côte du quai. Les roulottes du bout de la rue nous font peur avec leurs rideaux tirés. Les pilotes de bateaux dorment le jour comme les loups-garous ; il ne faut pas les réveiller, sinon ils nous mangeront. On se met des merises sauvages plein la bouche et on les crache aussi loin que possible vers leur tanière. De la pure provocation, pour montrer qu’on n’a pas peur d’eux. 

Les jours de courage, on part en expédition sur les rochers rose orangé, au bord du fleuve. Le jeu, c’est de ne pas tomber. Pour arriver sur notre roche, il faut enjamber une énorme pierre recouverte d’un lichen noir glissant et sauter par-dessus un trou qui nous semble un précipice. De là, on regarde partir les bateaux-pilotes, on suit les chemins qu’ils tracent dans l’eau. On cherche le dos d’une baleine à travers la houle. En face des crans, il y a cinq cents pieds d’eau au moins. Une fois, une baleine bleue nous a éclaboussés avec sa queue tellement elle était près du bord. Il y en a qui paient pour voir ça. Le fleuve recèle des trésors et des mystères qui nous émeuvent. Des cadavres aussi. L’hiver, on a vu des ambulances descendre d’urgence au quai pour venir en aide à des plongeurs restés coincés sous la glace. En entendant la sirène, ma mère a dit « encore ! » comme si elle n’était pas surprise. Moi, je ne plongerai jamais, c’est sûr. J’aime mieux regarder la surface et imaginer le reste. L’été, on peut voir des plongeurs et des plongeuses qui se déshabillent le long du chemin en croyant se cacher derrière leur portière. Ma mère nous dit de ne pas regarder, mais c’est trop tard.

De l’autre côté du quai, il y a une petite plage de sable jaune, de cailloux et d’agates précieuses. On y a trouvé un marsouin échoué, une fois, et aussi un squelette d’ours, qu’on a signalé à la police, croyant avoir trouvé celui d’un pilote. En principe, on n’a pas le droit d’y aller seuls, sans nos parents, alors on n’y va pas souvent. J’apprendrai plus tard que cette plage est baptisée « l’Anse-aux-Basques ». Le cinéaste Pierre Perrault a fait un film qui porte ce titre, L’Anse aux Basques, dans les années 1960. J’habite un coin célèbre sans le savoir. Le film raconte l’histoire des frères Otis qui harponnent des marsouins au large des rochers, avant d’aller manger une crème molle à Forestville, comme des hommes ordinaires, en habits du dimanche. J’en ai connu, des Otis. Ils vivaient près du radar, en haut de l’anse, à la même place que les Otis du film de Perrault. J’ignorais qu’ils étaient les descendants de ces pêcheurs au manteau troué, vedettes éphémères et incomprises. 

Mais tout ce qui concerne les Otis ou le radar nous apparaît suspect, lointain et étranger. Pourtant, ils sont nos proches voisins, ils se trouvent de l’autre côté du boisé au bout de la rue Dion. Le sentier de ski de fond nous y mène l’hiver, mais on se dépêche de virer de bord. Les employés du radar nous semblent aussi mystérieux que les pilotes, des gens de l’extérieur avec des compétences techniques. Ils viennent au radar pour quelque temps, avant de repartir on ne sait où. Nous restons donc rue Dion, baptisée en l’honneur d’un voisin qui habite une rue plus haut, dans une grande maison blanche en diagonale avec notre cour. Jamais nous n’avons tenté de franchir le mince bosquet qui nous sépare de cette imposante demeure. Monsieur Dion est réputé sévère et tire sur les marmottes. 

Plus nous grandissons, plus la rue Dion rapetisse, sans que les dangers diminuent. Le vélo banane ne nous amuse plus. La mode est au dix vitesses, guidon viré à l’envers. Maman nous donne la permission d’aller dans les sentiers derrière la quincaillerie, mais pas sur la route 138 où l’on se ferait écraser par une van, une qui transporte des pitounes, la plus terrible. Mais un dix vitesses dans le bois, ça va mal. Quand on emprunte malgré tout la 138, on goûte à la frénésie du danger, tout étonnés d’être encore en vie. 

Nos voisins les Lassen nous accompagnent dans la plupart de nos aventures. Le plus vieux de la tribu s’intéresse à ma sœur. Mon frère et moi jouons avec le plus jeune, Érik, qui a un an de plus que moi et des airs de Tom Sawyer. Lui, il s’intéresse à la mécanique des bateaux, comme son père, un Viking danois échoué aux Escoumins. Ce père d’un autre monde me fascine. Il a certainement résisté à plusieurs tempêtes, survécu à des naufrages, vaincu la mer. Il ressemble au père de Fifi Brindacier, mais en blond-roux. Il peut faire apparaître des dix sous derrière nos oreilles et vider joyeusement des bouteilles. Ma fascination est telle que lorsque Érik arrive à nous faire inviter à bord d’un bateau-pilote, je ne peux pas refuser. Seule, je n’irais jamais, mais avec le fils du Viking, tout est possible. 

Érik monte le premier à bord et me tend la main. Il faut nous dépêcher, avant que le pilote ne change d’idée. Le bateau tangue, comme le sol sous mes pieds. L’eau bleue, sombre et profonde, à la fois menaçante et envoûtante, me nargue en me renvoyant mon image. Je me décide enfin à sauter, mue par une force invisible. En enjambant le parapet, je sais que je transgresse un interdit. Maman se trouve peut-être sur la galerie à attendre le passage d’un bateau de croisière. Quel drame ce serait si elle devinait ce qui se passe sous ses yeux et prenait ses jumelles. Je lui dis dans ma tête cette phrase qu’elle déteste : « Ne t’inquiète pas. » 

Lorsque le moteur vrombit, je comprends qu’il est trop tard pour faire demi-tour. Un paquebot attend son pilote et nous avons la mission de le lui emmener. Cet impératif supplante tout le reste. Je regarde la rive s’éloigner; ma maison, quelque part derrière les arbres, devient de plus en plus petite et le paquebot, de plus en plus gros. Le pilote qui nous a invités, joyeux et sûr de lui, a des gestes précis qui rassurent, jusqu’à ce qu’il nous offre, en riant, de tenir le gouvernail. Le gouvernail ?! Je redoute le drame, inévitable. Des enfants partis en mer avec des marins solitaires sans prévenir qui que ce soit : c’est le début d’un film d’horreur. C’est la fille qui va périr en premier, c’est tout écrit d’avance ! Je pourrais aussi bien me jeter tout de suite à l’eau. Vous n’aurez pas ma peau ! Une baleine viendra me sauver sur son dos, je m’enfuirai cheveux au vent. Oh non, je divague. C’est évident, je coulerai. Comme une pâte molle qui n’a pas appris à nager. Je me déteste de ne pas avoir appris à nager. Pourquoi je n’ai pas voulu apprendre à nager, déjà ? Je ne voulais pas me montrer en maillot de bain ! Pauvre fille ! Voilà où mènent les complexes. La fuite est impossible. Il faut rester et affronter. Tu seras une femme, ma fille. Tu oublieras. L’eau salée cicatrise les plaies. 

Le voyage, de courte durée, m’apparaît interminable. Filant à toute allure, la vedette accoste contre le paquebot qui déploie une échelle de corde pour le transfert des pilotes. Un pilote peut grimper l’équivalent de huit étages. Son endurance physique et ses connaissances du fond marin sont impressionnantes. Abandonnant les armes, j’admire la hardiesse de notre capitaine qui grimpe l’échelle avec prestance pour rejoindre un équipage inconnu, se retournant une dernière fois pour envoyer la main à ses passagers clandestins, sans craindre le vide derrière lui ni la profondeur de l’eau. Mon bourreau se transforme en héros. A-t-il déjà été un enfant ? Que dirait sa mère si elle le voyait ainsi suspendu ? Quand et comment la témérité de l’enfant devient-elle courage ? À le voir si confiant, je suis déterminée à obtenir un brevet de pilotage, la permission d’être libre et responsable. Un autre pilote nous raccompagne sans doute jusqu’à terre, mais je n’ai pas gardé de souvenir de lui, tandis que je revois encore le sourire de notre capitaine, ce voisin redouté. En nous prenant à son bord, il a certainement enfreint un règlement (ou deux), mais avec une telle désinvolture et une telle bonne humeur qu’il force aujourd’hui mon admiration. 

Cette première « invitation au voyage » m’a fait voir différemment les pilotes, ces anciens ennemis. Elle a déterminé, en quelque sorte, mon choix de prendre le large. À dix-sept ans, comme plusieurs jeunes de la région, j’ai remonté le fleuve jusqu’à Québec, par la route 138. Dans les faits, je ne suis pas partie bien loin, mais j’ai entrepris des études qui devaient me faire voyager dans l’espace et le temps. Étudier la littérature, c’était le meilleur moyen, pour moi, de piloter mon bateau (ou d’assurer ma clandestinité ?). 

Je retourne parfois au quai des Pilotes, détour obligé de mes visites aux Escoumins. Avec les années, comme nous, la rue a changé. Des arbres ont été coupés, de nouvelles habitations, érigées sur le site de nos anciennes cabanes. Notre maison a été transformée en gîte par sa nouvelle propriétaire. Le paysage marin a été encadré de clôtures de métal et l’on doit désormais débourser quelques dollars pour avoir accès au sentier défriché par mon grand-père. Par contre, le centre d’interprétation offre des spectacles de jazz les soirs de pleine lune. (Dans le temps, le seul jazz qu’on connaissait, c’était Jaws !)

Je ne sais toujours pas nager, mais je flotte. 

Puis, quand je rencontre un pilote, je lui demande des nouvelles des eaux de mon enfance. 

Cynthia Harvey

Cynthia Harvey est professeure de littérature française à l’Université du Québec à Chicoutimi, où elle se consacre notamment à l’étude de la participation des femmes à l’histoire du roman français au XIXe siècle. Elle a publié en 2007 un essai, Théophile Gautier, romancier romantique, chez Nota bene, et un second, Portrait du romancier en Bouddha en 2019. Elle participe par ailleurs à différents collectifs. Elle prépare actuellement un recueil de nouvelles.

Alain Corneau, photographe
Après une fructueuse carrière à l’Office National du Film où il participe à plus de 80 longs et courts métrages (entre autres O.K. Laliberté, J.A. Martin photographe, Au clair de la lune, Cordélia, L’affaire Coffin), à titre de preneur de son, scénariste, réalisateur et photographe, Alain Corneau est revenu en région pour y fonder, en 1980, avec trois autres réalisateurs, la maison de production de La Chasse-Galerie qu’il a littéralement tenue à bout de bras pendant 27 ans.
Alain Corneau se concentre présentement à la photographie et à la vidéo expérimentale.

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