Portrait de l’artiste sans la tête

Douzième texte. Dans le cadre d’un projet de création littéraire Eaux(-)fortes, mené en 2018 et soutenu par le Conseil des arts de Saguenay, l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie a invité 12 auteurs membres à écrire une nouvelle inspirée du thème – volontairement ambigu – en l’interprétant comme ils l’entendaient. Ces nouvelles ont paru dans le numéro 136 (novembre 2018) de XYZ La revue de la nouvelle, sous la direction de Marjolaine Bouchard et Jean-Pierre Vidal.
Afin de les donner à lire à un plus large public, chaque nouvelle est publiée sur cette plateforme numérique à raison d’une par mois. 
Pour l’occasion, le photographe et réalisateur saguenéen Alain Corneau s’est plongé dans sa banque de photographies pour faire émerger, à sa façon, des eaux fortes singulières qui font écho à chacun des textes. 
Voici le douzième et dernier texte: Portrait de l’artiste sans la tête d’Hervé Bouchard. 
Bonne lecture !

Sur la couverture du premier livre que j’ai publié (voir la note à la fin du texte), en 2002, la reproduction d’une gravure à l’eau-forte d’Elmyna Bouchard intitulée La baignoire.

La gravure est datée de 2001.
Le format original rectangulaire est celui d’une bonne page disposée en paysage.
Sur la couverture du livre, l’image réduite à la taille d’un gros timbre a la taille d’un gros timbre.
Petite image centrée dans le rectangle de la couverture au-dessus du titre du livre.
Dans l’image, la figure en transparence, un trait fin noir, inexact, avec des difficultés.
On reconnaît un personnage, un bonhomme, une bestiole.
Pour pas dire on va dire une sorte de phoque peut-être, passablement amaigri au bout d’une cure d’allongement.
La vue de profil, côté droit, une seule main au bout d’un seul bras, un seul pied au bout d’une seule jambe.
S’agit d’une queue, mettons une queue terminée par des doigts, des franges.
Du calme.
Le personnage en position assise, le tronc à la verticale, la jambe à l’horizontale avec au bout le pied ou la nageoire, la nageoire qui remonte.
Le bras à peu près parallèle à la jambe, assez court, dressé, la main ou l’autre nageoire, l’autre nageoire au beau milieu de l’image. 
Juste en dessous de la main du beau milieu de l’image, une sorte de manche court, obliquement dressé vers la main.
Un bois, un doigt, un os, une bite.
Autour de la bestiole, un cadre rectangulaire au même trait fin noir approximatif, avec les mêmes difficultés.
Le cadre coupe la figure.
Long tronc coupé du personnage, en haut, par la ligne supérieure du cadre.
Long tronc du personnage coupé en haut, tiré par le haut pour le couper.
Pour pas dire pas d’tête, on va dire pas d’tête.
La bestiole semble flotter, n’étant appuyée sur rien, dans un bain de pâleur beigeasse avec des saletés, dans un fond de bain d’aspect parcheminé de cuir ancien.
Autour du dessin, la bordure arrondie subrepticement se teinte.
Pour pas dire on va dire, subrepticement se teinte et se rend à l’ocre rouge ou brûlé de l’argile.
Comme une vieille couche mince de sang qui aurait séché sans jamais atteindre la figure du centre, restée livide.
En attente.

Plus tard, mettons quelque cinq années après cette première publication, je rencontre Elmyna Bouchard, je vais voir son Cahier de solfègeà la Fonderie Darling et je vais l’écouter à la radio, la conversation se noue facilement, je lui dis que sa Baignoireest en image ce que Maillouxest en texte.
Elle me montre son atelier où se trouvent ses tables et la lourde presse et elle me parle des efforts physiques nécessaires dans la manipulation de cette lourde machine et des douleurs qui en résultent.
Je remarque le robinet au-dessus de la bassine, dont le bec est prolongé par un tube de caoutchouc jauni. 

Elle me montre La robe, une autre gravure de l’époque de La baignoire.
Dans La robe, la figure a des bras, mais pas d’tête.
Elle me fait cadeau d’un tirage de l’une et l’autre gravures, je les emporte sur-le-champ.
Je ne peux rien lui donner.

Plus tard, je retourne en ville à l’occasion d’un lancement auquel j’invite Elmyna.
C’est elle qui vient vers moi, je ne la reconnais pas, je la prends pour une autre, une autre que je ne connais pas, une petite célébrité que je n’avais jamais vue qu’en photo et dont la présence m’étonnait.

Pour pas dire on va dire.
Je ne me rappelle pas quand c’est arrivé, mais c’est arrivé.
Je ne me rappelle pas quand je l’ai raconté, mais je l’ai raconté.
Le garçon dans l’histoire, c’est Pelisse, c’est son nom, Pelisse.
Il est tout nu.
On l’a poussé hors de la chambre, ce n’est pas une chambre, on l’a poussé hors du vestiaire.
Pelisse, le garçon, ce n’était pas contre lui, on n’avait rien contre lui.
On l’a poussé parce qu’il était là, près de la porte, et qu’il était tout nu.
On allait rire de son embarras.
C’est plein d’autres garçons tout nus dans le vestiaire, nul n’est troublé par ce fait, ce n’est pas comme être tout nu seul dehors, exposé. 
Ça ne s’est pas tout à fait passé comme ça.
Personne n’a poussé le garçon Pelisse en dehors du vestiaire, il était déjà sorti.
Tout nu hors du vestiaire, un geste frondeur, tout de même son attitude est celle d’un clandestin.
Lentement, soucieux du regard de ses coéquipiers, son public, il s’avance dans l’allée qui s’ouvre sur la patinoire, deux ou trois mètres encore et il sera dans la lumière, tout près du banc des joueurs de l’équipe locale, tout contre la cabine de l’annonceur maison, sous les regards, là-haut, en face, des journalistes dans la galerie de la presse, et dans celui, tout alentour, de la foule massée dans les gradins.
Regarder ce qu’il va oser faire.
On a refermé la porte sur lui, c’est ça qui est arrivé.
On a souverainement refermé la porte sur lui, et le voici coincé, le garçon Pelisse.
Il ne peut pas rentrer, et tout le monde sait qu’il ne va pas oser sortir dans la lumière en authentique nuvite de course.
Où j’étais pour le voir ?
Je ne m’en souviens pas, dans l’escalier probablement, qui mène à la galerie sous les gradins, où sont les vestiaires.
Ça se passe au début d’un match de la grande équipe locale, un dimanche après-midi.
Le matin, c’était l’entraînement des novices, puis un match de la ligue des jambons, puis ensuite le match de la ligue intersecteurs.
Le calibre est pas mal, dans la ligue intersecteurs, mais les gens qui composent le public de cette ligue ne sont pas nombreux, ce sont les familles, quelques quilleurs venus se rafraîchir, des nageurs en attente.
Puis après il y a une pause, on refait la glace et les gradins se remplissent, il y a de l’animation, des tirages, des mascottes, des vendeurs de cochonneries, du bruit.
Ce jour-là, il y a une mise au jeu officielle avec tapis, photographe, dignitaires.
Le garçon Pelisse est là, tout nu dans la béance de la galerie. 
Et j’entends la porte qu’on ferme sur lui, les exclamations d’or de cymbale qu’on oppose à ses appels à la pitié, tout ça en dessous de la clameur publique de la joute et de son cérémonial.
Ça ne va pas finir.
À un moment, il aura beau faire, il va devoir se rendre et révéler ce qu’il ne savait pas devoir révéler.
Il va rester là.
Ses mains rongées par l’eczéma.
Il se cache le visage avec ses mains.

Note:  La couverture en question est celle de la première édition de Mailloux, histoires de novembre et de juin. Le livre a été publié par François Couture à L’Effet pourpre ; cette maison n’existe plus. À ma connaissance, il y a eu deux tirages de cette première édition : l’un, de sept cents exemplaires, où le beige de la couverture tire sur le brun, couleur érable, dirait un parfumeur de crème glacée ; l’autre, de cinquante exemplaires, plus pâle et plus jaune. Cette première édition est épuisée. Le texte a été repris par Éric de Larochellière, au Quartanier, en 2006. Il est toujours en circulation.

Hervé Bouchard

Hervé Bouchard est né à Jonquière en 1963. Il est professeur de lettres au Cégep de Chicoutimi. Depuis 2002, il a fait paraître au Quartanier Mailloux, histoires de novembre et de juinParents et amis sont invités à y assister(Grand Prix du livre de Montréal 2006), Harvey(Prix du Gouverneur général) et Numéro six. Ses deux derniers livres — un conte, Le père Sauvage, et une pièce de théâtre, Le faux pas de l’actrice dans sa traîne— sont tous deux parus en mars 2016.

Alain Corneau, photographe
Après une fructueuse carrière à l’Office National du Film où il participe à plus de 80 longs et courts métrages (entre autres O.K. Laliberté, J.A. Martin photographe, Au clair de la lune, Cordélia, L’affaire Coffin), à titre de preneur de son, scénariste, réalisateur et photographe, Alain Corneau est revenu en région pour y fonder, en 1980, avec trois autres réalisateurs, la maison de production de La Chasse-Galerie qu’il a littéralement tenue à bout de bras pendant 27 ans.
Alain Corneau se concentre présentement à la photographie et à la vidéo expérimentale.

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