Mahatma


Deuxième texte. Dans le cadre d’un projet de création littéraire Eaux(-)fortes, mené en 2018 et soutenu par le Conseil des arts de Saguenay, l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie a invité 12 auteurs membres à écrire une nouvelle inspirée du thème – volontairement ambigu – en l’interprétant comme ils l’entendaient. Ces nouvelles ont paru dans le numéro 136 (novembre 2018) de XYZ La revue de la nouvelle, sous la direction de Marjolaine Bouchard et Jean-Pierre Vidal.
Afin de les donner à lire à un plus large public, chaque nouvelle sera publiée sur cette plateforme numérique à raison d’une par mois. 
Pour l’occasion, le photographe et réalisateur saguenéen Alain Corneau s’est plongé dans sa banque de photographies pour faire émerger, à sa façon, des eaux fortes singulières qui font écho à chacun des textes.  Voici le deuxième texte: Mahatma d’Yvon Paré. 
Bonne lecture !

Mahatma, né un 29 février d’une année incertaine, fit son entrée discrètement dans sa famille. Rose-Rosée, sa mère, préparait des crêpes pour ses deux douzaines de bouches dévoreuses, plus celle de son mari, quand elle sentit un glissement dans son bas-ventre. Et après, quelque chose de mou sur son pied droit. Elle se pencha et vit Mahatma qui ne s’appelait pas encore Mahatma. (Oui, je vais vous raconter l’histoire de son prénom. Un peu de patience.) Le vingt-sixième de la tribu était là, tout rouge, râpé, fripé, avec ses grandes oreilles, la caractéristique des descendants de Narcisse-Nérée Tremblay et de Rose-Rosée La Fortune.

La mère fit sauter la crêpe dans la poêle de fonte et demanda à sa plus vieille, Rosa-Rosette, de s’occuper de ce frère tout neuf. Il avait les yeux bleu pâle du grand-père Alphonse-Adolf qui vivait dans l’étable depuis la mort de sa femme.

La jeune fille bougonna avant d’essuyer l’enfant avec un torchon et le déposa dans le ber qui faisait jour de partout.

« Coudonc, y respire-tu, c’t’enfant-là ? »

Rose-Rosée servit l’ultime crêpe de la journée.

« Y me reste pus d’oeufs. Pis les poules sont en grève, ç’a d’l’air ! Pis le coq sait plus où donner de la crête. »

Les enfants disparurent rapidement dans le grenier ou la cave. Les plus vieux sortirent malgré les rafales de neige et la poudrerie qui emportait les champs.

Le rejeton regardait sa mère avec le sourire d’une truite qu’on vient de sortir de la rivière.

« T’es donc ben tranquille, toué, serais-tu muet pis dur de la feuille ? Y manquerait rien que ça dans famille. »

Elle prit le poupon qui laissa filer un fa dièse en touchant son sein droit, celui qui avait deux fois le volume du sein gauche.

« Bon ! Au moins, t’as l’oreille juste ! »

Elle déboutonna sa robe fleurie pour libérer le sein nourricier. Le nouveau-né détourna la tête en gigotant des pieds et des poings.

« La bouche fine en plus ! Ben passe-toué-z’en ! Tu finiras bien par téter comme tes frères et soeurs, mon petit verrat ! »

Rose-Rosée tenta de le faire boire à la bouteille, mais il recracha la tétine en hurlant. Mahatma, qui n’avait pas encore été baptisé, ne pouvait survivre sans rien ingurgiter. Pas question de le laisser mourir, même si la tentation était grande. Narcisse-Nérée se pétait les bretelles dans le village en répétant que tous ses enfants étaient vivants et gras à fendre avec l’ongle. Ce qui n’était pas le cas de son voisin Gros Fleury. Ses seize filles étaient toutes mortes à trois ans, trois jours et trois nuits d’une étrange maladie des poumons. Gros Fleury ne s’en était jamais remis et s’était mis à boire, cherchant le pourquoi et le comment de la vie au fond d’une bouteille opaque

Narcisse-Nérée eut l’idée d’ajouter une cuillère à soupe de son vin de patates dans le boire du petit. L’enfant se mit à téter avec avidité, vida la bouteille et réclama le plein à grands coups de pied dans le fond du ber qui risquait de céder si on ne lui obéissait pas.

(Oui, oui, pour Mahatma. Patience !)

Le petit grandit, ne buvant jamais d’eau, chignant les jours de pluie et fulminant pendant les orages. Il refusait de prendre un bain malgré les menaces et les coups de hart, de se baigner avec ses frères et soeurs dans la rivière aux Parfums qui passait derrière la grange, près du tas de fumier.

Mahatma suivit son père dès qu’il fut capable de se tenir sur ses jambes maigres et arquées. Narcisse-Nérée cueillait tous les petits fruits des alentours pour les laisser fermenter dans de grandes jarres de grès. Il était intarissable en vantant les vertus de ses eaux fortes de bleuet, de fraise, de framboise, de cerise, de pissenlit et de raisin d’ours. Mahatma goûtait à tout et montra des dons innés pour les mélanges. Les Eaux fortes à Narcisse-Nérée prirent un nouvel élan. L’entreprise se développa à une vitesse foudroyante. Ses liqueurs étaient recherchées par les ivrognes de tout le pays. S’ajoutèrent rapidement des recettes concoctées par Mahatma. Eaux fortes de rhubarbe, de gourgane et de blé d’Inde. Eau forte de bleuet que le jeune brasseur transformait en un vin onctueux, légèrement ambré, qu’il laissait vieillir dans des fûts d’épinette et de sapin forés par les fourmis charpentières. Il adoucissait le parfum musqué avec un soupçon de comptonie voyageuse.

Mahatma se retrouva à quinze ans propriétaire de l’entreprise familiale, au moment où Narcisse-Nérée connut une fin tragique en s’endormant dans la coulée derrière l’alambic, par une nuit où le zéro était en chute libre sur le marché du froid.

Mahatma voyagea pour faire son deuil et tâter le marché international de l’eau forte. Il connut un moment de jubilation au milieu de la vallée de la Mort, où pas une goutte d’eau n’était tombée depuis vingt ans. Il songea à s’y construire un chalet pour y couler des jours tranquilles sans être dérangé par les murmures d’un ruisseau.

Il rentra pourtant au pays, après des mois d’absence, avec une grande femme osseuse et maigre comme le fil d’un rasoir. Il l’avait rencontrée alors qu’elle tentait de franchir la frontière à Lacolle pour trouver refuge au Canada. Ç’avait été le coup de foudre. Elle fuyait le président à la crinière rousse qui interdisait les immigrants fluets aux États-Unis d’Amérique. Ils s’épousèrent en grande pompe, n’eurent jamais d’enfants et vécurent des moments d’extase dans la chambre des fermentations quand, après avoir dégusté un vin nouveau à la citrouille, Mahatma, un peu pompette, récitait du Anne Hébert à sa dulcinée.

Je suis une fille maigre

Et j’ai de beaux os.

J’ai pour eux des soins attentifs

Et d’étranges pitiés

Je les polis sans cesse

Comme de vieux métaux.

(Oui, oui ! Mahatma ! J’y arrive !)

Narcisse-Nérée, en plus de lever le coude de son vivant, bégayait et crachait toutes les voyelles d’un seul souffle en chiquant son tabac Burley fort à faire rire un mort. Quand il avait rencontré le curé Beaulieu pour l’enregistrement, Narcisse-Nérée avait pris une longue inspiration et soufflé un nuage de voyelles, et Almas (le prénom choisi par Rose-Rosée) était devenu « Maalmas ». Le curé Beaulieu, qui n’entendait que d’une oreille et encore, avait compris : « Matmas ». Comme il n’était pas doué en orthographe, il avait écrit en grosses lettres carrées : Mahatma. C’est ainsi qu’Almas était devenu Mahatma Tremblay, fin brasseur et propriétaire des Eaux fortes à Narcisse-Nérée.

(Vous savez tout, maintenant.)

Les amants vécurent centenaires et même plus, passèrent des vacances dans le Sahara, le désert de Gobi et le Grand Canyon, où Mahatma aurait aimé se faire inhumer, n’eût été le fleuve Colorado qui zigzaguait au fond comme une couleuvre.

Les époux décidèrent de mettre fin à leur séjour terrestre au milieu du désert de Chihuahua, lors de leur cent dixième anniversaire, après avoir avalé une gorgée d’eau forte de bleuet à saveur de bardane.

La mort dansa dans la poussière et, après trois jours et trois nuits d’attente, ils comprirent que leur dernière heure n’avait pas encore sonné. Ils rentrèrent au pays et Mahatma ima­gina de nouveaux alcools à saveur de tomate et de concombre. Plusieurs étaient convaincus que Mahatma et Alabama Zoé (j’ai oublié de vous dire le prénom et le nom de son épouse, mes excuses) étaient immortels.

Il faut que la mort ait le dernier mot, c’est connu.

Un certain mois de juillet, des pluies torrentielles s’abattirent sur le pays. Les barrages et les digues cédèrent. Les flots libérés bondirent dans une furie à nulle autre pareille. Les vagues emportèrent la petite maison blanche de Mahatma et Alabama au fond du fjord. Le couple mourut noyé, lui qui n’avait jamais avalé une goutte d’eau et avait toujours refusé de prendre un bain.

Yvon Paré

Yvon Paré, journaliste, écrivain et essayiste, a rédigé de nombreux articles. Il collabore à Lettres québécoises en plus d’être l’auteur d’un blogue (http://yvonpare.blogspot.com). Il a publié une douzaine d’ouvrages dans plusieurs genres. L’enfant qui ne voulait plus dormir est son premier carnet d’écrivain, publié chez Lévesque éditeur ; et L’orpheline de visage, son dernier essai, sur l’oeuvre de Nicole Houde, est paru en mars 2018 à La Pleine Lune.

Alain Corneau, photographe
Après une fructueuse carrière à l’Office National du Film où il participe à plus de 80 longs et courts métrages (entre autres O.K. Laliberté, J.A. Martin photographe, Au clair de la lune, Cordélia, L’affaire Coffin), à titre de preneur de son, scénariste, réalisateur et photographe, Alain Corneau est revenu en région pour y fonder, en 1980, avec trois autres réalisateurs, la maison de production de La Chasse-Galerie qu’il a littéralement tenue à bout de bras pendant 27 ans.
Alain Corneau se concentre présentement à la photographie et à la vidéo expérimentale. 

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