Lettre de Laurance Ouellet Tremblay à Liu Xia

Dimanche 1er octobre 2017 — 15 h en collaboration avec le Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean, quatre écrivaines membres de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES) ont rendu un Hommage aux écrivaines emprisonnées.
Ainsi, les auteures québécoises Danielle Dubé, Christiane Laforge, Laurance Ouellet Tremblay et Sophie Torris se sont adressées respectivement à Asli Erdogan (Turquie), Golrokh Ebrahimi Iraee (Iran), Liu Xia (Chine) et Shamael Al-Nur (Soudan).

Danielle Dubé, Sophie Torris, Christiane Laforge et Laurance Ouellet Tremblay lors de l’hommage du 1-10-2017.
Crédit photo: Sophie Gagnon-Bergeron

Dans un mouvement de solidarité, un appel à leur libération a donc été lancé.
Cette activité a été initiée par le Comité Femmes du Centre québécois du P.E.N. international en partenariat avec l’UNEQ et Amnistie internationale Canada.
Afin de poursuivre la démarche de sensibilisation, il nous semblait opportun de publier sur le site Littérature de la Sagamie le texte de chaque écrivaine qui s’adresse à une autre — emprisonnée ou en attente de procès —, comme pour faire entendre l’écho de la liberté à tout jamais. Voici la lettre de Laurance Ouellet Tremblay:

Lettre de Laurance Ouellet Tremblay à Liu Xia

Mon nom est Laurance Ouellet Tremblay, j’ai 32 ans, je vis au Québec, un territoire en paix, je suis une poète ; je suis aussi une femme libre. J’ai écrit et publié à ce jour deux livres sans que personne ne me musèle ou menace de me faire taire et j’ai l’intention d’en écrire encore plusieurs autres.
La seule censure que je connaisse est celle de mes pairs, à qui je demande conseil et qui me disent «tu devrais changer ce mot-ci par celui-là, ajouter une virgule ici». C’est une censure choisie et c’en est une volontaire.
Je suis ici aujourd’hui pour vous parler de Liu Xia, une poète, peintre et photographe chinoise de cinquante-six ans assignée à résidence depuis 2009 par les autorités de son pays. Assignée à résidence, c’est-à-dire surveillée, c’est-à-dire épiée, c’est-à-dire punie. Depuis huit ans. Assignée à résidence, c’est-à-dire seule, profondément seule, sans contact avec ses amis, sa famille. Sans contact avec personne, elle est affaiblie, usée par l’isolement trop long, beaucoup trop long. Depuis huit ans, Liu Xia attend.

Vous me demanderez sans doute quel crime a été commis pour mériter une telle sentence. Eh bien, ce crime, il n’existe pas. Ta seule offense, Liu, a été d’aimer un homme et de partager avec lui une passion ardente pour la littérature. Je te comprends, Liu, je te comprends très bien. Je vis la même chose.
Ton seul crime a été d’aimer Liu Xiabo, un dissident chinois qui n’a jamais eu froid aux yeux, un prix Nobel de la paix, aussi. Ce seul amour t’a rendue menaçante aux yeux de ton gouvernement. Ce seul amour leur a permis de te confiner à la solitude de ta demeure. La peur et la petitesse de tes dirigeants, ici, m’apparaissent évidentes et me dégoûtent.
Ton amour, Liu Xiabo, est décédé le 13 juillet dernier.
Depuis les funérailles ayant eu lieu deux jours après sa mort, nulle nouvelle de toi, Liu, tu es disparue, tu t’es évanouie. Seule trace, une courte vidéo, une minute et c’est tout, où tu apparais affaiblie et demandes à tes proches du temps pour faire ton deuil. Seule trace, une courte vidéo que tous tes amis croient avoir été tournée sous la contrainte. Une courte vidéo à laquelle je ne crois pas moi non plus.

Liu, je t’écris aujourd’hui pour te dire que je pense à toi. Tu dis que le gouvernement chinois extermine ses dissidents politiques dans l’indifférence générale, sans que l’Occident n’y prenne garde ou n’y fasse attention, et tu as bien raison. Tu dis que nous nous réveillerons un jour, alors que vous aurez tous disparu. Liu, j’espère que ce jour est une chimère, j’espère qu’il n’arrivera pas et je tiens à te dire que je suis réveillée, et que nous sommes plusieurs à l’être. Un nombre encore minime, peut-être, un nombre encore trop petit, mais nous nous disséminons comme du chiendent et n’avons pas l’intention de nous taire.
Liu, au cours des derniers jours j’ai traduit de l’anglais un de tes poèmes pour que les gens d’ici puissent entendre la force de ta voix, sa subtilité aussi. Pour que les gens d’ici puissent entendre ton immense talent d’écrivaine. Entendre ce poème de résilience et d’abandon qui se tient bien droit face à l’oppression. Le voici :

La femme de la maison d’à côté est assise
tout le jour dans le jardin, elle regarde droit
devant. Personne ne sait pourquoi.
À la tombée de la nuit où par soir de pluie
une jeune fille parfois l’aide à rentrer.
Si la jeune fille l’oublie, ou n’existe pas,
la femme peut demeurer dans le jardin
toute la nuit, sans bouger
peu importe la température.
Les voisins racontent
que cette femme a aimé un homme,
a porté son enfant et,
après que son amour ait disparu,
est devenue folle.
La guerre, maintenant, est terminée.
Personne n’a vu la femme
dans le jardin depuis des jours.
Dans l’obscurité
la femme tient son visage entre ses mains
longtemps,
la jeune fille est couchée dans son lit
nue,
les yeux fermés durs.
Au bout du compte, la maison brûle
et met un terme à tout.
C’est la seule conclusion que la femme peut tolérer.
Au-dessus des ruines
le soleil hurle.

Liu, je ne peux te blâmer d’écrire que la seule conclusion convenable soit celle des flammes, de la destruction et du chaos. Et je partage ta colère.
Mais au-dessus des ruines tu hurles, Liu, tu hurles et je t’entends.

Laurance Ouellet Tremblay

 

 

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